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Fokus
6.2010


 Construite dans un parc légèrement indiscipliné, la villa Ber­nasconi à Grand-Lancy s'annonce par ses façades néoclassiques d'un rouge qui rappelle les maisons des chemins de fer italiens. Ce n'est pourtant pas ce cheval de fer que fait réson­-ner Denis Savary dans la villa mais les sabots des chevaux du grand Ouest.


Denis Savary - Une maison de poupée comme labyrinthe de la pensée


von: Françoise Ninghetto

  
links: Denis Savary . La Villa, 2010. Foto: Annik Wetter
rechts: Denis Savary . La Villa, 2010. Foto: Annik Wetter


Vers quelle rive l'imaginaire se laisse-t-il porter lorsque, adulte, il laisse dériver sa pensée devant une maison de poupée ? L'image d'une construction de bois ou de carton devant laquelle une petite fille accroupie rejoue le monde de la vie ? Le souvenir d'une femme qui sur la scène d'Henrik Ibsen lutte contre les contraintes qui obligent les individus à être conformes à un modèle social ? La maquette du XVIIe siècle, reproduisant minutieusement un intérieur hollandais, conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam tant la richesse des miniatures qu'elle contient et la délicatesse des peintures en font un objet des plus précieux ?
Lorsque Denis Savary, pour sa part, découvre la maison de poupée appartenant à sa galeriste - véritable objet de jeu de son enfance - c'est vers les larges plaines de l'Ouest américain que file son imaginaire. Son architecture, sa structure de bois, son lieu de fabrication l'attachent définitivement aux États-Unis. Il l'invite, une première fois, dans l'exposition qu'il est en train de monter dans cette galerie et l'accroche au mur de manière à ce que rien de son décor intérieur ne soit visible. Mais il démultiplie son pouvoir d'évocation par le son d'une cavalcade et la voix murmurante d'une cavalière qu'on peut entendre en s'approchant.
Mais les choses ne sont pas si simples ni le récit si linéaire... Renversement d'échelle à l'invitation du Centre culturel installé dans la Villa Bernasconi. Cette dernière apparaît à Denis Savary comme la transposition de la maison de poupée qu'il a récemment découverte. Suivant un mode qui, au regard de son travail, nous semble familier chez lui, il commence à tirer sur le fil d'Ariane et la pelote lui livre quelques rencontres fortuites mais signifiantes. Comme celle-ci : Robert Gober, dont une grande part de la pratique s'enracine dans la mémoire de son enfance, a réalisé à ses débuts des maisons de poupée qui ont été des modèles vendus dans le magasin d'où provient, justement, celle dont la galeriste ne s'est pas séparée au cours des années. Et qui va être invitée, à nouveau, à prendre place dans l'exposition, mais, cette fois, sous une forme détournée, égarante à plus d'un titre, la photographie troublant les sens, estompant la limite entre le réel et la reproduction, le grand et le petit.

Des invités surprise
Le point de départ est le lieu de l'exposition. On raconte que le dernier propriétaire de la villa avait une telle passion pour les trains qu'il avait consacré le dernier étage de sa maison à un circuit ferroviaire. Denis Savary réagit à l'impression immédiate qu'il éprouve - cette métaphore grandeur nature - puis se laisse porter dans une déambulation cultivée au travers de la littérature, du cinéma et de l'histoire de l'art. Celle-ci l'amène, pour paraphraser le Walter Benjamin de l'«Enfance berlinoise», à s'orienter facilement mais à lui préférer l'art de se perdre, c'est là que réside le délice. «La Villa» est une exposition qui convie au jeu des associations libres et donc des surprises, au plaisir de l'étonnement. L'ensemble des éléments - sculptures, vidéos, sons, objets, couleur des murs -, l'espace réel (la villa Bernasconi) et l'espace fictif (la maison de poupée) sont en interaction directe. Tous ne sont pas de sa main.
Ce n'est pas la première fois que Denis Savary introduit des «invités» dans le parcours de son exposition. La présence d'autres oeuvres, d'autres artistes, d'autres domaines, d'autres objets permettent de comprendre la complexité des liens de filiation, d'échanges, de générations, d'histoire, de culture. L'artiste les réunit autour de lui, les confronte à ses propres oeuvres. En suite de quoi, on regarde ce qui se passe... De l'un à l'autre, de l'un à tous, les échos, les interprétations sont multiples. Leur rassemblement a de quoi désarçonner mais c'est dans cette instabilité de la compréhension immédiate et rationnelle qu'un rhizome insoupçonné de sens permet d'appréhender l'exposition.

Une trame narrative
Dans le désordre : le bruit des sabots des chevaux inséparable du cinéma américain (westernien, bien sûr) mais aussi, avec les drôles de brouettes de Denis Savary renvoyant au principe du kinétoscope de Thomas Edison, c'est le génial balbutiement des premiers films de l'inventeur dans lesquels le mouvement est apparu cinématographiquement. Le rythme du défilement des images, les machinistes le conservait en écoutant la marche militaire «Sambre et Meuse», 1879, (aujourd'hui encore indissociable des défilés du 14 juillet), évoquant les armées révolutionnaires de 1792 qui défendaient la France dans les plaines de Belgique ! Le découpage plan par plan de la gestuelle du trompettiste de jazz peint par Nicolas Africano, 1979. Un lé de tapisserie de Robert Gober assurant sa présence tutélaire. L'ambiguë «Madonna of the West», 1981, peinte par Robert Haozous, Indien Apache et Navajo. Les statuettes des Indiens Hopis de l'Arizona dont les danseurs masqués invoquaient les esprits katchinas de la pluie pour obtenir des récoltes abondantes. Une curieuse sculpture boîte-vêtement portative de Denis Savary qu'on peut imaginer objet de torture. Les cultures et les époques se superposent, aussi mille-feuilletées que l'accumulation du temps et des savoirs. La trame narrative semble amener, par le crépitement de la bande-son qui accompagne le visiteur bien avant qu'il ne découvre la vidéo «Brûlis», à ce qui a tout l'air d'un incendie d'une petite maison - filmé en un long plan séquence sans montage, mode cinématographique que privilégie Denis Savary. Mais la sagesse populaire ne dit-elle pas qu'il ne faut pas se fier aux apparences ?

Françoise Ninghetto est historienne de l'art et conservateur au Mamco.


Bis: 04.07.2010


Un catalogue accompagne l'exposition

Denis Savary (*1981, Granges Marnand, Vaud) vit a Lausanne

Expositions personnelles
2008 , Galerie Evergreene, Geneve; Atelier du Jeu de Paume, Paris
2007 Musee Jenisch, Vevey
2007 Galerie Xippas, Paris; Galerie Sima, Nuremberg, Allemagne
2005 , La Russille; , Galerie Sima, Nuremberg



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Ausgabe 6  2010
Ausstellungen Denis Savary [28.05.10-04.07.10]
Institutionen Villa Bernasconi [Genève/Schweiz]
Autor/in Françoise Ninghetto
Künstler/in Denis Savary
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