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Fokus
11.2010


 L'artiste lausannois Guillaume Pilet a investit 1m3 avec une oeuvre d'art totale, performative et en référence au théâtre. Plongée dans l'obscurité, l'exposition «Excuse Me While I Disappear» est uniquement éclairée à la bougie et immerge le visiteur dans un univers fascinant.


Guillaume Pilet - Entre crypte païenne et théâtre baroque


von: Denis Pernet

  
Vue de l'exposition «Guillaume Pilet. Excuse Me While I Disappear», 1m3, Lausanne, 2010. Photo: Adrien Missika


1m3 n'a été une vitrine d'un mètre cube que le temps de sa première exposition, par ailleurs également une performance et un accrochage dans la rue. Un groupe de «Hell's Angels» avait été invité à brûler des plaques de pavatex avec la rotation du pneu arrière de leur moto. Puis l'espace s'est agrandi, les artistes à l'initiative de ce projet ayant converti leur lieu de vie en lieu d'art. Regroupés sous le nom de Josef Hannibal, curateur imaginaire qui signe les expositions d'1m3, on retrouve le designer Stéphane Barbier-Bouvet, la commissaire d'exposition Jeanne Graff, et les artistes Adrien Missika et Benjamin Valenza.
Guillaume Pilet a vu toutes les expositions d'1m3 depuis son ouverture à Ouchy en 2006 et c'est en étant conscient de cette histoire qu'il a pensé un projet site-specific à plus d'un titre. Pour l'exposition «Excuse Me While I Disappear» le lieu est entièrement obscurci, et les oeuvres sont partout. Chaque cimaise est peinte, de grandes sculptures en plâtre blanc sont posées sur des socles en bois, des miroirs couvrent les vitres, un filtre bleu masque le puits de lumière, et le tout est éclairé à la bougie. Sur trois socles mobiles, des chandelles luisent et rendent visible, selon la position des supports, telle ou telle partie de l'ensemble. Entre crypte païenne et théâtre du dix-huitième siècle «à la Barry Lyndon», l'installation résonne d'une altérité à la fois archaïque et familière. Tel un théâtre de marionnettes, un rideau peint reproduisant un motif de mur en brique cache et dévoile les murs d'1m3 en catelles jaunes caractéristiques de l'ancien laboratoire de boulangerie.

Un environnement total
L'artiste emploie plusieurs systèmes pour développer sa recherche. L'imitation d'éléments existant à la limite de l'abstraction donne aux sculptures en plâtre leur ligne étrange. Un buisson taillé de manière incongrue et photographié lors d'un voyage en Asie offre une forme organique à peine domestiquée. À l'entrée, le visiteur est accueilli par un personnage zoomorphe avec un aspect qui pourrait évoquer la mythologie. Plus loin, une main géante et ouverte propose un archétype troublant au milieu des figures plus abstraites. Enfin, une sorte de grille molle est suspendue à un crochet de boucher et semble figurer un masque. Elle se superpose à une grille peinte à même le mur.
Le système géométrique qui régit trois peintures murales est très simple: l'artiste divise la surface en seize parts égales, mais les murs étant de taille très diverse, les rectangles ainsi formés accentuent les étranges proportions du lieu. Le contraste des tons sombres et très vifs est perceptible dans la pénombre. Seules deux peintures optiques à la forme souple sont accrochées au mur et des bandes concentriques rayent leur surface avec une alternance de textures métalliques et matiéristes qui jouent elles aussi avec le scintillement des flammes.
La richesse de cette description se veut un inventaire des moyens mis en oeuvre par l'artiste pour créer un environnement exceptionnel dans le contexte muséographique actuel. À l'opposé du cube blanc et de l'éclairage au néon, mais également dans un tout autre registre que l'installation dans une salle obscure typique de l'art vidéo, Guillaume Pilet nous plonge dans un modèle de monstration vernaculaire.
L'aspect performatif de l'oeuvre est clairement signifié par les manches et les roulettes qui permettent de déplacer les candélabres. À l'image du théâtre baroque et du changement de décor à vue, Guillaume Pilet joue ici le changement de «lumière à vue»: une personne d'1m3 présente déplace pour le visiteur les systèmes d'éclairages sur les socles mobiles.

La théâtralisation de l'espace
La théâtralisation de cette installation rappelle en plusieurs points l'oeuvre d'art totale, le Gesamtkunstwerk cher à la tradition de l'opéra et en particulier associé à Richard Wagner, où la question de l'éclairage joue un rôle important. C'est en effet le compositeur allemand qui lança la mode de l'obscurcissement des théâtres. Jusqu'en 1876 et la première représentation au Festspielhaus de Bayreuth, la lumière restait allumée dans les salles de spectacle. En plus des contraintes techniques du système d'éclairage de l'époque, il fallait que le public puisse lire le livret, ainsi que voir et être vu pendant un moment social important. Wagner veut révolutionner le rapport du spectateur au théâtre et souhaite concentrer l'attention uniquement sur l'oeuvre qui se déroule sur le plateau. Il dessine des estrades où toutes les places ont une vision idéale de la scène, il cache l'orchestre et il plonge le public dans le noir. Il isole l'individu et crée les conditions d'immersion dans l'oeuvre, qui seront également les bases du mécanisme de «suture» nécessaire au futur cinéma.
À 1m3, Guillaume Pilet semble rejouer la théâtralisation de l'espace pour questionner les systèmes d'exposition, les codes et les divers registres historiques. Qu'est-ce qu'une scène où le visiteur spectateur est activement présent? Quels liens sous-tendent la relation de l'espace d'exposition contemporain à la distanciation théâtrale voulue par Berthold Brecht? Avec l'expérience d'immersion que Guillaume Pilet propose, il semble revenir à un moment historique prémoderne où la distance entre l'oeuvre et le spectateur est remplacée par une altérité ancienne.
Dans ce contexte les références de l'artiste au monde métaphysique prennent un sens particulier. 1m3 devenu crypte semble le laboratoire pour une relation renouvelée à l'art et une proposition d'utopie de réconciliation des contraires (culture populaire et élitaire, abstraction et figuration, bon et mauvais goût), peut-être à l'image de la réconciliation des religions que le Facteur Cheval avait en projet avec son fameux palais idéal. Chez Guillaume Pilet l'utilisation de références à l'aspect naïf de la culture populaire est avant tout un outil de subversion des codes de l'art.

La critique de la critique
Les recherches de Guillaume Pilet sont à suivre actuellement à Paris et à Genève. Dans le Marais, la galerie Alain Gutharc lui consacre une exposition personnelle. On y retrouve des toiles teintes en batik et des sculptures en céramique: un buste d'Aby Warburg, une réplique de la Nike TN, un modèle très fétichisé par certaines communautés, et Ida, un charmant lémurien paléolithique récemment découvert comme le chaînon manquant possible entre les lémuridés et l'homme.
À Genève, Guillaume Pilet, en trio avec Tiphanie Blanc et Vincent Normand, assure depuis septembre le commissariat de l'espace d'art Forde et invite Dexter Sinister pour le lancement du dernier et ultime numéro du magazine Dot Dot Dot. Ils oeuvrent également depuis 2009 à la rédaction du fanzine «Criticism» qui se définit comme la revue de critique de la critique et dont le numéro 4 paraît avec des textes rédigés cette fois uniquement en italien.
Denis Pernet est commissaire d'exposition à Lausanne. Il a organisé, entre autre, les expositions monographiques de Klat, Pauline Boudry/Renate Lorenz et Adrien Missika au Centre d'art contemporain, Genève et de Christodoulos Panayiotou à 1m3. denispernet@citycable.ch

Bis: 23.12.2010


Guillaume Pilet, "Saga", 30.10. au 23.12., Galerie Alain Gutharc, Paris
"DotDotDot Magazine (the end)", 2.11., 18h, avec Stuart Bailey et David Reinfurt (Dexter Sinister) Forde, Geneve
"criticism, la revue de critique de la critique"



Links

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Ausgabe 11  2010
Institutionen Alain Gutharc [Paris/Frankreich]
Institutionen Forde [Genève/Schweiz]
Institutionen Galerie 1m3 [Lausanne/Schweiz]
Autor/in Denis Pernet
Künstler/in Guillaume Pilet
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