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Fokus
1/2.2011


 Stefan Brüggemann conçoit son travail comme une célébration de la société capitaliste, dont il se dit attiré par le « vide ». Son outil : le langage, qu'il actualise en mots ou en phrases dans ses "Text Pieces". Sous le titre "NO TIME NO RETURN NO TITLE", il propose, à la Villa du Parc à Annemasse, une exposition placée sous le signe de la spéculation.


Stefan Brüggemann - À la vitesse du langage


von: Gauthier Huber

  
links: NO TIME NO RETURN NO TITLE, 2010, Vues partielles de l'exposition, Villa du Parc Annemasse
rechts: NO TIME NO RETURN NO TITLE, Vues partielles de l'exposition, Villa du Parc Annemasse, 2010


Quand un artiste choisit le mot et la phrase comme mode d’expression privilégié, il voyage forcément léger. Mais il doit, en même temps, assumer le lourd héritage de l’art conceptuel ainsi que la difficulté de donner à ses œuvres une séduction visuelle capable d’emballer le marché. Visuellement, le travail de Brüggemann a cette neutralité qui ressemble presque à un effacement. Mais c’est là, précisément, que réside son intérêt : mimer, dans une tonalité grise, la société du désengagement.

Un punk sur Facebook
Les ‹Text Pieces› de Brüggemann ressemblent à des statuts Facebook qu’il consentirait, simplement, à renouveler de temps en temps. On l’imagine volontiers prendre des nouvelles du monde sur le site de CNN ou se faire une petite virée sur Twitter. ‹SOMETIMES I THINK SOMETIMES I DON’T›, pièce en néon présentée à la Villa du Parc, pourrait être, en effet, un simple commentaire spontané de l’artiste au sujet de son humeur du moment, destiné à des amis qui s’empresseront, sans l’avoir lu, de l’aimer et de le commenter. Le langage comme errance et source de déploiement chaotique. Le langage comme moyen de ne plus se comprendre.
‹TO BE POLITICAL IT HAS TO LOOK NICE›, autre pièce présentée à Annemasse, aurait été conçue par Brüggemann en réaction à l’austérité calculée, gage d’intelligence et de sérieux, en vigueur dans les choix artistiques de la Documenta de Kassel. Certains se plaisent à voir en lui un punk New Style. Pas faux. Simplement, sa foi en un « No Future » ne s’inscrirait plus dans une pensée de la réaction aux utopies modernistes, mais au contraire dans une adhésion à l’absence contemporaine de tout projet. Avec le développement de l’hypertextualité, les systèmes de communication actuels réinventent en permanence de nouveaux contextes aux mots et aux phrases, faisant de la question du sens un principe volatile, pour ne pas dire volage. Si les écrivains allemands, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se méfiaient de la connotation de certains mots, et du langage dans son ensemble, Brüggemann reprend simplement à son compte ce véhicule de sens miné de toutes parts en le présentant comme tel. Un langage devenu vide, donc, pour un art vidé de sa substance, présenté dans un espace devenu, du coup, un lieu de méditation sur la vacuité.
Une œuvre murale récente réalisée à Rome, ‹FROM ANYTHING TO ANYTHING IN NO TIME›, 2010, qui se lit en inversion de droite à gauche, fait de la matérialité même du texte une temporalité immanente, souveraine. Elle relègue de fait le temps de la lecture, c’est-à-dire l’exercice consistant pour l’individu à s’approprier ce qu’il lit par un processus mental, à un acte voué à l’échec, car toujours en retard sur la vérité des mots, laquelle résiderait tout entière dans leur surgissement. En niant, dans cette pièce, la dimension intellectuelle et sociale du langage, en faisant de celui-ci une entité autonome, Brüggemann lui donne clairement le visage du capitalisme.
« Il y a une forme de vide dans mon travail », déclarait l’artiste à Malcolm McLaren, ex-manager des Sex Pistols, dans une interview. Ce vide, les lettres autocollantes formant les mots qu’il aligne sur le mur, le présentent comme une abstraction. Ne restent, finalement, face à cette incapacité du langage à revenir à son essence, que les signes de son apparition : les lettres. ‹SIGNS THAT BECOME ABSTRACTIONS, ABSTRACTIONS THAT BECOME SIGNS› était d’ailleurs le titre d’une exposition de l’artiste en Hollande (NP3, 2009). Avec un laconisme warholien perceptible dans les interviews, Brüggemann duplique, en quelque sorte, dans le champ de l’art, le jeu de dupes que les messages politiques et commerciaux constituent par leur nature fallacieuse ou tautologique. Un jeu d’autant plus pervers que la forme du slogan, qu’ils privilégient entre toutes, prétend régler la question du sens de manière définitive.

Miroirs opaques
Entre l’invisibilité d’une phrase pensée et sa réception sociale, il y a la lettre. Chez Brüggemann, sa forme est souvent pré-déterminée par la typographie Arial Black. « J’aime cette fonte car c’est l’une des premières à apparaître dans la sélection des ordinateurs. Mais la raison principale, c’est qu’elle est une copie de l’Helvetica. » Préférer la copie à l’original résume bien la pensée de l’artiste. La copie, surtout quand elle n’est pas conforme, crée en effet un écart qui permet d’échapper au jeu du ready-made. Aussi banals soient-ils, les textes de Brüggemann n’en sont pas non plus. Ils ont toujours, en effet, cette petite touche de « création personnelle » qui retient un instant l’attention, avant de l’endormir. Car quelque chose n’est pas tout à fait parfait dans les sonorités ou dans la syntaxe des phrases. Quelque chose n’est pas tout à fait ergonomique. Quelque chose vient gripper, imperceptiblement, les rouages du slogan. Par ce procédé subtil, l’artiste empêche l’apparition souveraine, dans l’esprit du spectateur, d’une image mentale qui requiert la disparition des mots. En maintenant en suspension, dans l’espace, le sens et ses conditions d’émergence, ces œuvres sont à l’image de miroirs opaques. Une thématique qui a d’ailleurs été développée de manière concrète dans une exposition intitulée ‹HEADLINES & LAST LINE IN THE MOVIES› (Galerie Yvon Lambert, New York, 2010), avec des murs miroirés en grande partie recouverts de mots et de slogans peints en noir. À la Villa du Parc,
ce sont les vitres de la véranda que Brüggemann a recouvert d’un lettrage, qui se reflète sur le mur intérieur. Son idée, rejouant cette fois l’opacité à un niveau plus judiciaire, était de créer une ambiance de listes noires.

Gauthier Huber (*1971) est journaliste et curateur indépendant, enseignant et artiste.



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Ausgabe 1/2  2011
Ausstellungen Stefan Brüggemann [17.12.10-26.02.11]
Institutionen Villa du Parc [Annemasse/Frankreich]
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Stefan Brüggemann
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