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Fokus
3.2011


 Avec ‹Gibellina›, Raphaël Zarka présente, au CAN, un projet complexe centré sur les rapports entre peinture et sculpture. Mêlant époques, lieux, contextes et points de vue, ce travail d'apparence formaliste fonctionne sur le mode de l'analogie, pointe des chaînes de coïncidences, cherche à découvrir les « rimes de l'existence ».


Raphaël Zarka - Gibellina


von: Gauthier Huber

  
links: Les formes du repos n. 11, 2006. Courtesy galerie Michel Rein, Paris
rechts: Le Cretto (vue aérienne de l'oeuvre de Samuel Burri), 1968


Raphaël Zarka est un peu l'archétype de l'artiste français : s'appuyant sur des références philosophiques très spécifiques, il s'intéresse aux éléments formels de domaines tels que les sciences ou l'industrie, et développe un système de pensée plastique en constante réinterprétation de ses propres fondements. À Roger Caillois, il emprunte l'idée selon laquelle la magie du monde n'est pas liée à l'infinité des possibles dont il serait riche, mais au contraire à sa finitude. L'art devenant ainsi, non plus une activité de création, mais une « cueillette de beauté au hasard », la simple mais active recherche de « formes déjà achevées ».
Cet exercice, Zarka ne le pratique cependant pas, comme le suggère Caillois, sur les formes de la nature, car celles-ci, remarque-t-il, ne peuvent être perçues qu'à travers le filtre de la culture. Il s'aventure ainsi volontiers à travers les époques et les disciplines humaines, depuis le tableau périodique des éléments de Mendeleïev jusqu'aux spéculations piranésiennes (basées sur des fragments) sur un hypothétique plan de la Rome antique, en passant par le projet abandonné de l'aérotrain Bertin. Le travail de Zarka s'inscrit dans une histoire de la sculpture photographiée, ou documentaire, qui remonte plus ou moins à Brancusi et s'est poursuivie ensuite avec les Becher ou Robert Smithson.

Skateur interdisciplinaire
Cette documentation visuelle de l'existant, de ces sculptures involontaires en attente de signification, trouvées çà et là, prennent chez Zarka le titre générique des Formes du repos. Certaines sont confondantes de beauté, à l'image de ces impressionnants rhombicuboctaèdres de béton, abandonnés au bord d'une route, près de Sète, qui évoquent le travail de Tony Smith. Une forme que l'artiste retrouve plus tard, illustrée par Léonard de Vinci, dans un traité de Luca Pacioli sur la Divine Proportion. D'autres formes sont plus courantes, comme ces demi-cercles de béton au profil net, ou au contraire abandonnés eux aussi par l'industrie en pleine nature et parfois jusqu'au coeur d'une forêt où ils prennent alors l'aspect piranésien de la ruine mangée par la végétation, sans occulter leur usage potentiel par les skateurs, ces poètes du mouvement avides de nouveaux terrains d'expérimentation.
Le skate, Zarka en connaît un rayon : « Dans les Formes du repos, je n'ai pas remarqué tout de suite qu'il y avait deux grandes familles, celle des courbes et celle des formes géométriques. C'est peut-être le skateboard qui m'a fait voir ça puisque les deux grands terrains de skate sont précisément la courbe et l'orthogonalité. » Comme au théâtre où la voix, le phrasé et le timbre du comédien donnent à la phrase écrite une vie nouvelle, c'est en plaçant ses trouvailles formelles à distance de leur contexte initial que Zarka peut en révéler les multiples résonances. Mais pour que ce rapport documentaire sonne juste, il se doit d'opérer dans la plus grande transparence : « Les seules choses que je m'autorise à photographier, ce sont des objets tellement immobiles qu'ils sont presque naturellement à l'état de photographie. »
Cependant, le processus de réplication peut emprunter aussi d'autres voies, par exemple avec les rhombicuboctaèdres trouvés que Zarka a reproduit en bois (épicéa) et non en béton en vue d'une exposition. Ou encore, ce même processus, prendre une tournure plus abstraite, voire métaphysique, dans le cas d'une sculpture réalisée d'après le meuble du ‹Miracle de l'Hostie profanée›, 1465-1469, la peinture de Paolo Uccello. Un meuble qui n'aurait, en réalité, jamais existé !

L'art de la réplique
Le principe de la réplique peut sembler, certes, assez mécanique et arbitraire, et l'on peut, à l'instar de François Piron, reprocher à Zarka d'occulter la part de subjectivité qui l'anime. Elle nous ferait entrer plus avant dans sa « mythologie individuelle ». Mais n'est-ce pas justement cette posture de « skateur » qui définit le mieux l'artiste ?
Une invention dont il nous rappelle qu'elle mêlait indissociablement, à l'origine, la recherche d'une amélioration constante du médium lui-même (le skate), le développement d'une technique (postures du corps) et la recherche de nouveaux sites. Trois dimensions qui se sont influencées réciproquement, dynamiquement. Le mérite de cette approche insulaire, élective du monde, réside sans doute dans les déplacements qu'elle opère à partir de territoires bien précis qui en circonscrivent la perception et évitent ainsi à l'esprit de s'égarer. Sans oublier que le skate est lui-même la réplique terrestre du surf. L'occupation des journées sans vagues.

Gibellina, mosaïque esthétique
À l'image du travail de Zarka, l'exposition du CAN est également constituée de pièces rapportées. Elle s'articule cependant autour de deux films qu'il a tournés dans la petite ville de Gibellina, en Sicile. La caméra remplace ici l'appareil photo, dans une approche documentaire qui présente, d'une part, la ville ancienne (Gibellina Vecchia) détruite par le tremblement de terre de 1968. Alberto Burri, dans un travail commandité de grande ampleur, en avait fait recouvrir entièrement les décombres par un coffrage de béton, ne laissant apparaître que le tracé des rues principales. D'autre part, la caméra de Zarka se promène dans la Gibellina reconstruite, présentant ses rues et leurs plaques portant les noms de grands artistes de la seconde moitié du vingtième siècle.
Ce que la caméra capte sur le site sicilien, c'est cette vie étrange qui s'organise, entre les vestiges d'une utopie (confier la reconstruction d'une ville à des artistes) et les nécessités pratiques de la vie quotidienne. Dans l'un d'eux, le point de vue de Zarka trouve un prolongement dans celui adopté par des géomètres, que l'on voit occupés à prendre, en quelque sorte, les mesures d'une ville « cachée ». Mais dont les contours actuels ont été définis d'après la maquette d'un artiste, Burri, qui n'a pas hésité à laisser le hasard des réactions du plâtre qui se craquelle en définir le tracé. Ou quand la réplique, s'appuyant sur le modèle, finit ensuite par l'occulter.

Gauthier Huber est journaliste et curateur indépendant, enseignant et artiste.


Bis: 27.03.2011


Raphaël Zarka (*1977, Montpellier) vit et travaille à Paris

Expositions personnelles
2009 ‹Geometry Improved›, Museum of Modern Art, Oxford ; ‹Documentary Sculptures›, Motive Gallery, Amsterdam ; ‹L'abbé Nollet›, Les Églises, Centre d'art contemporain, Chelles ; ‹Double paysage, tempête électrique›, Galerie Edouard Manet, Gennevilliers ; Galerie Marcel Duchamp, Châteauroux
2010 ‹A list of wich I could tediously extend ad infinitum›/ Pergola, Palais de Tokyo, Paris FRAC Alsace, Sélestat ; ‹Rhombus Sectus›, Centre culturel français, Milan
2011 Musée des beaux-arts, Lons le Saunier ; Bischoff/Weiss Gallery, Londres ; CAN, Neuchâtel ; Stroom Den Haag, La Haye ; Le Grand Café, Centre d'art contemporain, Saint-Nazaire



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Ausgabe 3  2011
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Raphaël Zarka
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