Links zum Text und die Möglichkeit, diese Seite weiterzusenden, finden Sie am Ende dieser Seite


Fokus
6.2011


 Amy O'Neill a planté son jardin entre les murs du Centre culturel suisse de Paris. Elle y a semé des sacs de sable et installé quelques chalets en bois. À l'orée de sa forêt, on rencontre des architectures de parcs enchantés et, dans les couloirs sombres, on accède au monde habité de lieux restés secrets, voire oubli­és, des tréfonds de l'Amérique du Nord.


Amy O'Neill - Les lieux (dés) enchantés de l'âpre Amérique


von: Séverine Fromaigeat

  
links: Forest Parc Forest Zoo, 2011, Image extraite de la vidéo
rechts: V Garden Bag, 2010, encre sur papier, 70 x 36 cm, étude pour l'installation ‹Deconstructing 13 Stripes and a Rectangle›, 2011, à ‹Forests, Gardens & Joe's›, Centre culturel suisse, Paris


Originaire de Pennsylvanie, un État au sud de New York, et établie à Genève durant sept ans, Amy O’Neill explore les réminiscences folkloriques de son Amérique natale. Par le biais de la sculpture, de l’installation, de la vidéo ou du dessin, elle propose un voyage dans l’imaginaire vernaculaire des campagnes nord-américaines peuplées d’histoires délicieusement terrifiantes. Fêtes foraines, bals de promotion, parcs d’attraction ou encore défilés de chars fleuris sont autant d’éléments d’une culture populaire qu’elle ressuscite et étudie à la manière d’une anthropologue.
Pour son exposition parisienne, Amy O’Neill développe de manière monumentale sa réflexion sur le drapeau américain, entamée trois ans auparavant avec ‹Decon­structing Thirteen Stripes and a Rectangle›, 2008–2009, et ses lambeaux de drapeaux suspendus dans les airs. Au Centre culturel suisse, les bandes de la bannière américaine sont interprétées en volume et prennent la forme de sacs de jute emplis de sable. Quelque cinq cents sacs se superposent ainsi en lignes parallèles ordonnées alternativement avec des bandes de couleur verte sur lesquelles le visiteur est invité à déambuler. Disposé au sol, cet ensemble représente simultanément l’image de la bannière étoilée, les travées d’un jardin potager et les tranchées d’une guerre passée. Sous le nom générique de ‹Victory Gardens›, 2010–2011, l’installation fait référence aux jardins potagers aménagés dans les grandes villes américaines et britanniques lors des Première et Seconde guerres mondiales. Parcs publics et jardins privés furent alors réquisitionnés afin de suppléer aux carences de l’agriculture mise à mal par l’effort de guerre.

À l’ombre du jardin victorieux

Au fond de la salle centrale, pour couronner ce jardin et clore cette mise en scène domestique, un fronton triangulaire ‹Colonial Roof›, 2011, caractéristique du style néo-classique des maisons de banlieues américaines est accolé au mur. Toute cette dramaturgie rejoue une scène qui semblerait pastorale si les connotations sinistres n’en dépassaient pourtant la candeur jardinière. Derrière la jolie maison suburbaine et son charmant potager se cache une part d’ombre. L’inertie des sacs de jute, leur référence à une situation de conflit armé donnent à cette installation des allures de cimetière plutôt que de potager fertile. Les œuvres d’Amy O’Neill n’ont de paisible que leur apparence; lorsque le spectateur s’enfonce dans les plates-bandes de son jardin symbolique, il s’aperçoit bien vite de la puissance du drame qui habite ce théâtre silencieux. ‹Victory Gardens› inscrit Amy O’Neill dans la prestigieuse généalogie des artistes américains qui, de Childe Hassam à Jasper Johns en passant par David Hammons, se sont mesurés au drapeau américain. Chez O’Neill, il s’agit de prolonger le questionnement sur l’identité américaine entamé par son exploration de la culture vernaculaire. Les valeurs inscrites symboliquement sur la bannière nationale, comme le patriotisme, le travail et la défense de la terre nourricière, s’entremêlent ici à l’évocation du souvenir des deux guerres mondiales. Et lui permettent d’évoquer métaphoriquement le rôle des États-Unis comme puissance impériale en guerre perpétuelle à travers le monde – Vietnam, Irak, Lybie, etc. – pour la défense et la propagande des valeurs attachées à ce même drapeau. Tout l’œuvre de l’artiste s’attache à explorer cette mythologie américaine pour en décortiquer les signes et manifestations et en révéler les structures esthétiques et politiques.

Taxidermie au bar
Pour accompagner ce travail, deux films sont diffusés de part et d’autre de la grande salle centrale. Le premier, ‹Forest Park, Forest Zoo›, 2010–2011, plonge dans l’univers en déliquescence d’un zoo pour animaux domestiques et d’un parc à thème dont les attractions sont issues de contes pour enfants. La nature a peu à peu repris ses droits sur ce lieu abandonné que l’artiste connaît intimement pour l’avoir fréquenté dans sa jeunesse. L’endroit, déserté, vidé de ses protagonistes et envahi par la broussaille, résonne comme un souvenir lointain d’une enfance américaine aux distractions home made. Amy O’Neill capture ce lieu dans une atmosphère brumeuse et hivernale, dont l’ambiance de fin du monde est accompagnée par la complainte bruyante d’une musique sludge metal. Dans leur décrépitude mélancolique de décors en ruines, les architectures du parc figurent les vestiges d’un mode de production artisanal auquel l’artiste rend hommage. Elle les présente dans le creux de leur existence fantomatique, comme des spectres d’une culture régionale tombée en désuétude et vouées à hanter la forêt environnante dans une forme de résistance à leur disparition totale.
Le deuxième film, ‹Joe’s Bar›, que l’on visionne juché sur de hauts tabourets et immergé dans l’ambiance d’un café de bord de route américaine, nous entraîne dans les arrière-salles d’un bar peuplées d’une surprenante collection d’animaux naturalisés. Poussant une porte dérobée, la caméra glisse dans les recoins obscurs et sur les vitrines poussiéreuses où cohabitent dans un mélange improbable un kangourou, des serpents, une girafe, un crâne de gorille, un ours polaire et bien d’autres espèces. Sorte de musée d’histoire naturelle clandestin né de l’imaginaire du propriétaire des lieux et de son goût pour la chasse, l’endroit est aussi merveilleux qu’effrayant.
Toute l’exposition d’Amy O’Neill ressemble à une pièce de théâtre en plusieurs actes. L’artiste sème des accessoires, des indices d’une histoire possible, des décors en attente, et livre cette scénographie provisoire au spectateur, qui s’y retrouve comme à l’intérieur d’un parc à thème dont les divertissements n’ont rien de joyeux. Il découvre alors que dans les jardins désertés d’Amy O’Neill, dans ses lieux habités par l’absence, la figure du fantôme rôde et instille sa troublante étrangeté. Que ce soit un souvenir de guerre, un animal taxidermisé ou la réminiscence de distractions enfantines, ce sont les fantômes d’une identité que cherche à capturer l’artiste.

Séverine Fromaigeat est historienne de l’art et critique d’art.


Bis: 17.07.2011


À l'occasion de l'exposition paraît ‹Forests, Gardens and Joe's›, texte de Bob Nickas, 112 pages, 1'000 exemplaires, dont 20 éditions de tête. Co-édition Centre culturel suisse, Paris et J&L Books, New York.

Amy O'Neill (*1971, Beaver, Pennsylvanie) vit et travaille à New York

1990-1994 Pratt Institute, Brooklyn, New York, B.F.A.
1994-1996 Cranbrook Academy of Art, Bloomfield Hills, Michigan, M.F.A.
2000 s'installe à Genève
2007 retourne vivre à New York

Expositions personnelles
1997 ‹A Tramp Abroad›, Forde, Genève
2003 ‹Ojo de dios›, Mamco, Genève
2005 ‹Old Noah's Ark›, P.S.1/Moma, New York
2008 ‹Forest Park Forest Zoo›, The Box, Wexner Center for the Arts, Columbus; ‹Hollow Trees and
Storybook Ruins›, FriArt, Fribourg
2009 ‹Old Women's Shoe/Zoo Revolution›, Printemps de Septembre, Toulouse; ‹Slow Ice›, Blancpain Art
Contemporain, Genève
2010 ‹Pilgrim Boudoir›, Mamco, Genève



Links

Anfang Zurück zum Anfang
Ausgabe 6  2011
Ausstellungen Tatjana Gerhard, Amy O'Neill, Fiona Tan [06.05.11-17.07.11]
Institutionen Centre Culturel Suisse [Paris/Frankreich]
Autor/in Séverine Fromaigeat
Künstler/in Amy O'Neill
Weitersenden http://www.kunstbulletin.ch/router.cfm?a=110516114328AA5-4
Geben Sie diesen Link an, falls Sie diesen Eintrag weitersenden möchten.