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Fokus
1/2.2012


 Depuis une vingtaine d'années, le travail de Pierre Ardouvin se développe comme un scénario elliptique de nos désillusions. Sa poésie, souvent en lien avec la culture populaire, vient d'un rapport « dérangé » au langage et au monde. Sous le titre ‹L'évasion›, Fri Art a rassemblé un ensemble d'oeuvres représentatives et de nouvelles productions de l'artiste.


Pierre Ardouvin - L'évasion ratée et un parcours fluide à Fri Art


von: Gauthier Huber

  
links: J'entends, j'entends, 2011, Tente, socle, miroirs , 350 x 350 x 210 cm. Courtesy l'artiste et la galerie Chez Valentin, Paris ©ProLitteris. Photo: Julie Langenegger
rechts: The Unnamable, 2010, Projecteur, système sonore, Dimensions variables. Courtesy galerie Chez Valentin, Paris ©ProLitteris. Photo: Julie Langenegger


Il pourrait s'agir d'éléments de décor d'une pièce de Beckett, ou ce qui se cache derrière, en coulisses. C'est parfois la scène elle-même, réduite à l'extrême, un morceau de scène comme désertée par des comédiens qui auraient été pris d'une soudaine et irrépressible soif d'aventure. L'art de Pierre Ardouvin se joue dans l'espace du spectateur, où il semble avoir surgi un peu par hasard. À Fri Art, le parcours d'exposition est fluide. Les oeuvres, quant à elles, s'appréhendent comme autant d'îles ou d'îlots rassemblés en une sorte d'archipel aléatoire. C'est une constante dans les pièces de l'artiste, qui fonctionnent souvent comme des univers clos sur eux-mêmes. D'où le titre de l'exposition, venu d'une réflexion de la curatrice Corinne Charpentier à propos de trois notions qu'elle a dégagées de ce travail : l'enfermement, l'évasion et la fuite.

Retard allégorique
Les objets que Pierre Ardouvin montre dans ses oeuvres, peu utilisés dans le champ de l'art, sont plus ou moins liés à la culture populaire dans son rapport à la culture bourgeoise : auto tamponneuse contre cheval de bois, poster contre tableau, voire bétonnière ou brouette contre urinoir. Mais la culture populaire, remplacée par la culture de masse, n'est déjà plus qu'un lointain souvenir. « La culture de masse est aussi liée aux médias, elle est liée à des choses qui n'ont plus rien à voir avec une culture populaire, au sens de créé par les gens, par le peuple. » L'objet ardouvien, ainsi doublement coupé de sa tribu et de son passé, semble comme pris à défaut, et, bien que déclassé, contraint de faire le guignol en solitaire. Au niveau de l'oeuvre, il s'engage dans ce que l'on pourrait appeler un retard allégorique, une stratégie visant à empêcher que de la mise en scène d'un objet se détache au premier regard une idée forte qui en éclipserait la réalité matérielle. « Les éléments que j'utilise renvoient à des univers qui ne sont pas du côté de l'autorité ou du pouvoir mais plutôt de la banalité, du rebut, mais aussi comme des traces chargées d'une histoire qui n'est pas du côté des jugements de valeur, mais de la sensibilité. »
Par conséquent, le spectateur, avant de pouvoir dégager un sens de ces deux brouettes humanoïdes plantées dans des bottes, ‹Debout›, 2005, ne peut faire l'économie de se replonger dans le signifié « brouette » et de renégocier une fonction potentielle à cette forme devenue si étrangère à son quotidien. Car il est fini le temps où, comme le relevait Michel de Certeau, la culture ouvrière s'employait à customiser les outils de l'aliénation en objets de distraction et de plaisir. Fini le temps où Picasso pouvait accomplir l'acte brillant de réunir un guidon et une selle de vélo pour en faire une tête de taureau. En mélangeant les références à des univers aussi variés que la littérature, la poésie, la variété, la musique, la télévision ou le cinéma, Ardouvin multiplie les ancrages possibles à ces retards. Ils équivalent parfois au temps dont le spectateur a besoin pour se remettre dans l'ambiance, forcément mélancolique, d'un contexte disparu.
Mais il peuvent aussi, par exemple dans ‹J'entends j'entends›, une tente dont l'intérieur est entièrement tapissé de miroirs, reflétant à l'infini ce qui s'y trouve, solidariser ce retard d'une compréhension de la dimension maniable et pratique de l'objet. Ici, la tente peut être retournée, menant à l'allégorie d'un abîme à deux faces. Cette oeuvre reprend le titre d'un poème d'Aragon. Une autre, l'‹Innommable›, présentée dans une pièce en sous-sol de Fri Art, un texte de Beckett, dont la lecture en traduction française est accompagnée par le mouvement rotatif aléatoire d'un spot coloré.

Allers et retours du dessin
La plupart des projets de Pierre Ardouvin naissent comme dessins sur un carnet de croquis. Certains sont ensuite agrandis sur deux feuilles de papier placées côte à côte afin de conserver l'idée de la pliure initiale. À Fri Art, l'un d'eux présente un ciel étoilé faisant apparaître le mot « idiot » dans ses constellations. Un autre, huit têtes de corneilles sanguinolantes arrachées de leurs corps. Un troisième relie l'apparition nocturne inquiétante de deux cercles lumineux, au milieu des sapins, à la question « Où étais-tu ? ». Leur naïveté de facture, le peu d'indices qu'ils livrent, pris individuellement, sur un éventuel second degré de leur contenu, le mélange de poésie et de cruauté qu'ils dégagent, les approximations ou bizarreries de compositions et de cadrages, les associations déceptives, tout cela évoque le monde « sans filet » de l'enfance ou, dans un registre plus littéraire, le détective privé de Richard Brautigan (‹Un privé à Babylone›), dont l'inefficacité opérationnelle tient à ses trop fréquentes absences, comme autant de séjours oniriques à Babylone, ce contre-monde de tous les délices et de toutes les beautés. Un lieu imaginaire dont les dessins d'Ardouvin tentent, eux aussi, de fixer les contours selon une méthode inductive qui ne marche pas à tous les coups.
Entre les objets et les dessins, il y a les cartes postales retouchées de paysages. L'artiste les présente côte à côte, par deux ou par quatre. Usant d'un procédé dadaïste bien connu, sorte de photoshop aussi rustique que malicieux, il tente de faire fusionner deux mondes. En partant, par exemple, des plumes d'un oiseau pour aboutir, dans le paysage du dessus, aux eaux paisibles d'un lac de montagne.

Mélancolie et frustration
Mélancolique, le travail de Pierre Ardouvin ? Si l'on en adopte une lecture sous l'angle de ce qui est montré, c'est certain. Mais Brautigan, encore lui, fournit une autre piste de lecture quand il évoque, en creux de la production, les contours inexorables de ce qu'elle formate : « Je suis descendu de la Manufacture de Pastèque (...) On extrait le jus des pastèques et on le fait réduire jusqu'à ce qu'il ne reste plus que du sucre et après ça on modèle le sucre pour lui donner la forme de cette chose qui nous appartient : nos vies. » En creux des installations d'Ardouvin, c'est bien de nos existences qu'il s'agit également. Le fait que ces objets perdent, par leur transfert dans le champ de l'art, leur valeur d'usage, est une dimension qu'Ardouvin a complètement intégrée dans son propos artistique. Comme une mise en évidence radicale de leur échec en termes d'accès au bonheur, promesse dont ils sont pourtant vendus comme l'incarnation. Une tente, en effet, ça peut être aussi se prendre les cheveux dans la fermeture-éclair. Une auto tamponneuse, d'indésirables secousses provoquant le renvoi de la sangria. ‹Tout l'univers›, une pièce présente dans l'exposition et réunissant, sous un abat-jour central, un aquarium, une cage à oiseaux et une plante verte en rotation silencieuse, résume bien la fragilité de ce bonheur domestique auquel chacun aspire. Combien de perruches, en effet, ont-elles pu donner la pleine mesure de leur chant avant qu'on les étrangle ? Combien de poissons survivent-ils à un départ en vacances ? En réduisant l'univers à ce microcosmos, Ardouvin parvient à rendre presque palpable cette idée pourtant inconcevable : la fin du monde. (- S. 72)
Gauthier Huber est journaliste indépendant, enseignant et artiste.


Bis: 15.01.2012


Expositions personnelles (sélection)

2011 ‹La maison vide / La tempête›, CCC. Centre de création contemporaine, Tours ; ‹Les jardins de conte de fées›, Chateau du Rivau, Lemérée ; ‹Purple Rain›, Nuit blanche 2011, Hôtel d'Albret, Paris
2010 ‹The Unnamable›, Museum 52, Sélestat ; ‹Les 4 saisons›, Galerie Chez Valentin, Paris; ‹Marcel›, Musée d'art moderne de la ville de Paris, Salle de la Fée électricité de Raoul Dufy, Paris
2009 ‹La foule›, Frac Alsace, Sélestat ; ‹Soupe de tête de fantômes›, Fondation d'entreprise Ricard, Paris



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Ausgabe 1/2  2012
Ausstellungen Pierre Ardouvin [12.11.11-15.01.12]
Institutionen Fri Art Centre d'Art de Fribourg [Fribourg/Schweiz]
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Pierre Ardouvin
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