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Fokus
5.2012


 Le collectif Eternal Tour est un projet interdisciplinaire itinérant qui réfléchit et expérimente le cosmopolitisme au 21e siècle sous des formes artistiques et scientifiques. Après un guide touristique (Rome, 2008), puis un almanach (Neuchâtel, 2009), le collectif vient de publier un magazine autour de son périple à Jérusalem en 2010.


Eternal Tour Jerusalem - Decoding the book with a Reality TV Show on my computer screen


von: Fabienne Radi

  
Eternal Tour - Jerusalem, 2011


L'objet fait 256 pages, doit peser dans les 700 grammes, offre une couverture glacée plutôt chic et un sous-titre énigmatique : «Standing on the Beach with a Gun in my Hand». Comme ça au débotté, on fait un lien avec ‹ Einstein on the Beach › de Philip Glass, mais on a tout faux, la phrase provient d'une chanson des Cure, ‹ Killing an Arab ›, dont les paroles sont elles-mêmes tirées de ‹ L'Etranger › d'Albert Camus. Toute la démarche d'Eternal Tour (E.T) est déjà en substance dans ce tricotage de références qui promet au lecteur un parcours alliant looping en série et zones de freinage impromptues dans un Grand Huit qui ne va pas ménager son lobe frontal.

No falafel in Jerusalem
Cette publication est le 2ème volet du projet E.T. qui s'est tenu du 5 au 10 décembre 2010 à Jérusalem-Est et à Ramallah. Elle en est un prolongement théorique et artistique à partir de questions soulevées durant le séjour. Avouons-le d'emblée : même s'il emprunte la forme d'un magazine (papier, couverture, colonnes, rubriques), ‹ Eternal Tour-Jérusalem › ne s'appréhende pas avec la même frivolité décontractée que ‹ Psychologies ›, ‹ Edelweiss › ou ‹ House & Garden › dans la salle d'attente de son chiropracteur. Non, il faut s'accrocher pour mériter l'objet, prendre sa respiration avant de s'immerger dans des articles longs et fouillés, présentés le plus souvent sous le prisme du conflit israélo-palestinien (on ne va pas à Jérusalem juste pour enquêter sur ses falafels, c'est sûr). Question : comment empoigner cet objet touffu à souhait, dont la seule lecture du sommaire est capable de provoquer une grande curiosité mais aussi d'insuffler une fatigue anticipée, un peu comme le menu de la Saint-Martin1 promet une avalanche d'expériences intéressantes pour le palais tout en signifiant par la bande pas mal de difficultés à venir au niveau du transit intestinal ?

Réponse possible : en le juxtaposant avec un autre objet. Ce qui est d'ailleurs une des tactiques prônées par les deux directrices du projet dans leur éditorial : « cette publication est un parcours, une traversée, susceptible de susciter des questions et de produire du sens par le jeu du voisinage et des confrontations »2. Donc un autre objet, oui, d'accord, mais lequel ?

Simon, l'art et les Prismalo
C'est à ce moment-là que déboule Simon de Pury dans un costume croisé impeccable avec un solo de batterie rock comme tapisserie sonore. Commissaire-priseur d'origine neuchâteloise mais de réputation mondiale, Simon de Pury est aussi depuis 2010 la star d'un Reality Show intitulée ‹ Work of Art, The Next Great Artist ›3, dont l'idée est en gros de faire croire qu'on va dénicher le nouveau Jeff Koons ou le prochain Damien Hirst en faisant subir toutes sortes d'épreuves à de jeunes artistes prêts à tout pour gagner 100'000 $, un exposition solo au Brooklyn Museum et une boîte de Prismalo. Il se trouve que j'ai découvert cette émission sur internet la même semaine où je recevais le magazine E.T. Ma découverte d'‹ Eternal Tour - Jérusalem › a donc été saucissonnée par quelques épisodes de Work of Art, ce qui fut au final très bénéfique pour le premier et pas terrible pour les seconds.

Le fait d'entendre tous les candidats de ‹ Work of Art › se confondre en - « Thank you so much ! » devant des jurés les assommant de - « The only rule in art is what works ! » ou de - « Be bold ! Be brave ! Be amazing ! », avant de les achever par un - « Your work of art didn't work for us, it's time for you to go ! »4, donne tout de suite envie de se tourner vers des entreprises qui, plutôt qu'une compétition au raz des pâquerettes, privilégient un principe de collaboration et une forme d'activisme, même si celles-ci présentent parfois un caractère complexe et des objectifs artistiques pas toujours faciles à identifier du fait qu'elles se revendiquent comme une activité de recherche similaire à celle du champ scientifique.

Dans la course au Next Great Artist, ce sont les experts issus du marché qui définissent ce qui fait art. Simon de Pury est révéré par tous les candidats pour son influence économique et son capital symbolique. Comment mettre en doute la parole d'un individu qui affirme « I know in the first split second if it's a great work of art » quand ce même individu confie plus tard à un des participants qu'il a eu sa première érection devant un Renoir ? C'est quand même plus classe que les sempiternelles pages lingerie du catalogue de la Redoute (réponse type donnée par les mâles de cette génération). Et surtout ça pose un peu son homme question légitimité dans le domaine de l'art, non ?

Une lecture par immersion
Face à cette chose télévisuelle déconcertante, la lecture du magazine ‹ E.T. - Jerusalem › est un antidote efficace grâce à sa teneur élevée en analyse critique. On trouvera entre autres un essai patrimonial sur les musées-prisons très instructif, un article étonnant sur les vertus de la botanique comme outil de colonisation, un récit épatant sur un chocolatier suisse islamophile au 19ème siècle ou encore une réflexion pertinente sur la difficulté pour des peintres comme Nicolas Poussin de représenter la Terre Sainte sans y avoir jamais posé un doigt de pied. Les reproductions d'oeuvres (Sylvie Defraoui, le collectif Klat, Christian Lutz, Driss Ouadahi) dialoguent avec les textes dans un ping pong intelligent, on ressort de cette lecture avec un cerveau gonflé par de nouvelles connaissances et assoupli par d'autres façons de voir. Et on a ri au moins 8 fois grâce aux 8 dessins d'un Suédois à l'humour aussi acide qu'un Pomelo du littoral.

Mais on s'interroge : une telle densité d'informations et de liens n'aurait-elle pas été mieux servie dans un livre plutôt qu'un magazine ? Cette dernière forme éditoriale suggère la possibilité d'une lecture fragmentaire et légère. Difficile en l'occurrence de feuilleter le magazine E.T. tant celui-ci nécessite une lecture par immersion complète.

Artiste en cage
Dans l'essai5 sur les musées-prisons cité plus haut, les auteurs abordent l'exhibition muséale de la fameuse cage en verre d'Adolf Eichmann sous l'angle du ready made, ce qui est a priori assez gonflé et a posteriori tout à fait pertinent. On y apprend au passage qu'un artiste, Gustav Metzger, a recréé la cage en 2005 dans une installation qui semble très didactique, explicative et littérale. Surgit alors un éclair dessiné au Prismalo juste au-dessus du Brooklyn Museum : et si un candidat de ‹ Work of Art › s'appropriait la cage d'Eichmann pour se protéger des rituels d'élimination sadiques d'un jury d'art contemporain ? C'est peut-être ça le commencement de la banalité de l'art6.


Eternal Tour - Jerusalem, ouvrage coédité par Labor et Fides à Genève et Black Jack à Paris, 2011, 256 pages.
Eternal Tour - Las Vegas. La nouvelle étape peut être suivie sur un blog accessible depuis www.eternaltour.org


Fabienne Radi est auteur, artiste et enseignante.



1 La Saint-Martin est une fête traditionnelle paysanne de l'Ajoie dans le canton du Jura. Au début novembre, lorsque toutes les récoltes sont rentrées et que les porcs sont gras, on tue le cochon avant l'hiver et on fête la Saint-Martin par un repas pantagruélique où toutes les parties de l'animal font l'objet d'un plat. Pour ceux qui ont l'estomac solide, un deuxième tour a lieu une semaine plus tard, c'est le Revira. La Saint-Martin et le Revira sont un peu l'équivalent de la Bénichon et du Recrotzon dans le canton de Fribourg. On a choisi cet exemple à dessein, puisque E.T.-Jérusalem contient une conversation avec Corinne Charpentier, directrice de Fri-Art, à propos du folklore et des savoirs populaires.

2 Jérusalem : miroir grossissant, Donatella Bernardi et Noémie Etienne, E.T - Jérusalem, p. 6

3 http://www.bravotv.com/work-of-art. L'émission est produite par Sarah Jessica Parker et vient de terminer sa deuxième saison aux USA. Il y a donc déjà 2 Next Great Artists sur le marché.

4 les candidats sont éliminés les uns après les autres par cette phrase répétée à chaque épisode par l'animatrice du show China Chow, it girl new yorkaise dont la légitimité dans le milieu de l'art tient surtout au fait qu'elle a eu le privilège de grandir entourée d'artistes célèbres qui l'ont fait sauter sur leurs genoux lorsqu'elle était enfant, tels Jean-Michel Basquiat ou Julian Schabel (selon ses confidences dans le 1er épisode de la saison 1).

5 Boîte en verre, Musées-prisons et ready-made : un essai patrimonial, Donatella Bernardi et Nadia Radwan, E.T - Jérusalem, p.77. Dans cet article, les auteurs analysent entre autres le dispositif muséographique utilisé par le Musée Beit Lohamei HaGeta pour présenter la fameuse cage en verre qui enfermait Adolf Eichmann durant son procès à Jérusalem en 1961-62. Elles mettent en regard ce dispositif historique avec la notion de ready-made formulée par Duchamp, notamment pour l'effet de décalage qu'il produit. Et elles interrogent également la fonction de barrière sécuritaire symbolique que cette cage était censée présenter.

6 cf. le fameux concept philosophique de La Banalité du mal proposé en 1963 par Hannah Arendt à la suite de la publication de son article Eichmann à Jérusalem dans le New Yorker en 1961-1962. L'équipe de Eternal Tour a eu la très bonne idée de reproduire les pages originales de cet article dans son magazine, permettant ainsi de retrouver les conditions de lecture de l'époque : on découvre ainsi le texte de Arendt voisinant avec des publicités pour Cartier ou pour Bergdorf Goodman.



Links

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Ausgabe 5  2012
Autor/in Fabienne Radi
Link http://eternaltour.org
Weitersenden http://www.kunstbulletin.ch/router.cfm?a=120427095906QA5-6
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