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Fokus
6.2012


 Depuis une vingtaine d'années, Christian Robert-Tissot utilise, dans ses tableaux et ses objets en trois dimensions, des mots et des phrases qui laissent planer le doute sur leur énonciateur. Bien que faciles à comprendre, quelque chose en eux résiste à l'interprétation littérale. Le langage prend-il fin où commence la peinture ? Est-ce le contraire ?


Christian Robert-Tissot - Mots d'emploi


von: Gauthier Huber

  
links: Sans titre, acrylique sur toile, 220 x 160 cm
rechts: Maquette pour la réalisation de peintures murales à Poitiers, réalisation mars 2013


Il y a quelques années, en vue d'un catalogue (update 07, 2007), Christian Robert-Tissot a invité une vingtaine d'artistes et de critiques à rédiger un texte sur l'un de ses tableaux de leur choix. Certains ont opté pour l'évocation, d'autres pour le commentaire ou l'analyse critique. Pour cela, ils se sont appuyés aussi bien sur le titre, la forme des lettres, leurs relations entre elles ou à l'espace (du tableau, du site) que sur les couleurs. La preuve que ce travail d'apparence formaliste, qui se lit vite, recèle des niveaux d'organisation si variés que le spectateur à qui l'on donnerait la consigne de peindre le mot aurait pratiquement autant de chances d'aboutir à la solution de l'artiste que de trouver la combinaison des chiffres de l'euromillions.

Le peint et le pas peint
Le paradoxe de cette «peinture de mots» est précisément que ces derniers, en tant que tels, sont ce que l'artiste ne peint pas. Les contours adhésifs de leurs lettrages forment un barrage, sur la toile, à la peinture monochrome appliquée au rouleau. En outre, quand le tableau nécessite le passage de plusieurs couleurs, Christian Robert-Tissot veille parfois à ne pas les appliquer dans l'ordre qui semblerait le plus pertinent. En témoignent alors de curieuses bavures, sur le bord des lettres, qui n'ont pas la même couleur que le fond, soulignant avec une ironie assumée le «fait-main» du tableau. Il s'agit là, cependant, d'un commentaire sur le médium générique de la peinture et non sur les conditions de réalisation matérielle de l'oeuvre concernée. Du point de vue de l'acte pictural, la présence en réserve, sur le tableau, du mot ou de la phrase, ne constitue pas encore son sujet, mais un élément perturbateur empêchant la peinture d'un monochrome de devenir vraiment un monochrome. C'est donc grâce à l'accident planifié et contrôlé, le «pas peint», que la peinture trouvera en elle-même le moyen de tenir à distance, de penser le «peint».
Il s'agit d'abord d'une dialectique entre le fond et la forme. Ce n'est que dans un second temps, au moment où le tableau est terminé et donné à voir au spectateur, que les formes deviendront des lettres et celles-ci, des mots ou des phrases. À noter que la forme de l'accident, le parasitage du monochrome voulu-mais-empêché, est à géométrie variable, puisque les lettres, d'un tableau à l'autre, varient, leurs espacements et leurs formes, et que les mots, eux non plus, ne sont jamais les mêmes.
L'une des contraintes majeures de son travail, signale Christian Robert-Tissot, consiste à trouver de nouveaux sujets. En effet, le langage est volatile et certains mots ou expressions, dont il avait d'abord pressenti le potentiel, se sont souvent avérés, après réflexion, incapable d'opérer ce jeu de haute voltige consistant à se laisser saisir tout en esquivant une interprétation trop littérale ou univoque, ou à se ménager une porte de sortie en se tenant au point d'équilibre, intégrant leur contexte d'énonciation - les modalités spécifiques de leur présence sur la toile ou sur le mur - entre plusieurs univers de sens. Est-ce cette résistance des mots qui lui a inspiré les «mots de la résistance» ? Ce projet, qui sera mené à Poitiers au mois de mars 2013, consistera à peindre sur des façades de maisons de la ville certaines phrases codées de la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale.

Sans un mot
Dans ce projet, le contexte est un élément fort, plus déterminant que les mots, sans doute. Il est bien sûr historique, mais également architectural et politique. Quant aux phrases elles-mêmes, elles ont un aspect poétique surréaliste que l'artiste explique par la forte implication culturelle des auteurs chargés, à l'époque, de leur conception. Ces phrases sont littéralement des «poèmes engagés», dans la mesure où elles visaient à déclencher une action concrète dans le monde réel (la France occupée). Mais leur poésie vient d'une fidélité aux codes du genre et le véritable engagement se situe en amont des mots.
On est tenté parfois d'attribuer les mêmes qualités poétiques aux textes de Christian Robert-Tissot, à ceux qu'il a su extraire de leur script quotidien. Il admet d'ailleurs ne pas pouvoir nier cette dimension objective de son travail. Mais le langage poétique rejoint précisément le langage pictural en ce qu'il montre pour mieux cacher. Il ouvre une brèche. Qu'il s'agisse de rompre le silence ou de faire diversion sur le monochrome, le mot indexe le monde exterieure dont il attend et suscite la révélation. Il est un promontoire, un point de vue qui en permet le survol, à condition que lui-même en disparaisse.

Perspectives
À côté de son travail pictural, l'artiste a réalisé de nombreux projets en trois dimensions, généralement destinés à l'espace public. Le mot, le symbole ou la phrase en sont là aussi le sujet principal. Au mois d'août, il installera sur un toit bordant la Plaine de Plainpalais, une sculpture en aluminium brossé, le mot «dimanche». Il s'agit d'une méditation sur la vacuité, à la fois du dernier jour de la semaine et de ce quartier genevois.
De jour, le mot apparaîtra dans toute sa matérialité métallique ; de nuit, un rétro-éclairage lui donnera une allure quelque peu spectrale. Sa position en surplomb de la ville lui dégagera une perspective à la fois sur celle-ci et sur la manière dont les passants l'interrogeront, éventuellement, du regard au cours de leur promenade dominicale. Dans une série de travaux récents, reprenant une idée contenue dans une oeuvre déjà ancienne - ‹contre›, 1997 - des lettres appuyées contre un mur, l'artiste ouvre de nouvelles possibilités à la question de la perspective dans son travail. Jusqu'à présent, le mot ou la phrase, dont les lettres sont alignées comme des briques à la surface du tableau, en permettaient facilement à la lecture.
Ce n'est plus le cas avec ces nouvelles oeuvres que Christian Robert-Tissot présentera pour la première fois au musée de Pully. Il s'agit de mots, dont les lettres découpées dans des panneaux d'aggloméré sont superposées sur le plan du mur, ne rendant tout à fait lisible que la première d'entre elles. Le spectateur devra non seulement deviner le mot en question, mais négocier également un sens à la forme totalement abstraite qui s'offre à son regard. On passe des lignes d'horizon définies par l'alignement des mots-briques sur le tableau à une ligne de fuite en profondeur. Un travail non illusionniste - il est en trois dimensions - mais qui, à l'instar de presque toutes les «sculptures» de l'artiste, est également une réflexion, à partir (voire du point de vue) d'un objet situé dans l'espace matériel, sur la peinture.
Gauthier Huber est journaliste indépendant, enseignant et artiste.


Christian Robert-Tissot (*1960, Genève) vit et travaille à Genève

Expositions (personnelles)
2012 Éditions, Galerie Architeria, Genève ; ‹Néons›, Plaine de Plainpalais, Genève; Art Public Poitiers/ Musée Ste Croix, Poitiers
2011 ‹NO COPY RIGHT›, Interface, Dijon (avec Zhu Hong) ; ‹You'll thank me later›, Galerie Laleh June, Bâle (avec Olivier Mosset)
2010 ‹Back to Zero›, Galerie Evergreene, Genève« ‹Getrennte Zimmer›, Konsortium, Düsseldorf (avec Morgane Tschiember)
2009 ‹Extramuros› (avec Fernand Melgar), Centre culturel suisse, Paris
2008 ‹Grand Public›, Galerie Lange & Pult, Zurich
2007 ‹Wall Street›, Mamco, Genève ; ‹I've just missed the train›, Galerie Evergreene, Genève



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Ausgabe 6  2012
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Christian Robert-Tissot
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