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Fokus
11.2012


 Au Musée de Pully, Marc Bauer et Sara Masüger proposent un dialogue d'oeuvre à oeuvre, dans un espace cloisonné de petites salles. Leur goût partagé pour l'esthétique du fragment, l'ascèse formelle, la relation entre le corps et la mémoire, se manifeste dans l'image et le texte chez l'un, le sensoriel et le tactile chez l'autre.


Marc Bauer et Sara Masüger - Le ravissement et l'aube, déjà


von: Gauthier Huber

  
links: Sara Masüger, Sans titre (Bronze Hand), 2009, bronze, Collection HMBT. Photo: V. van der Marck
rechts: Marc Bauer · Sans titre (Toteninsel), 2012, crayon sur aluminium debond. Photo: V. van der Marck


Les travaux de Marc Bauer et de Sara Masüger affichent tous deux, avec insistance, un rapport problématique au temps. Aucune allusion ni trace de contemporanéité ne s'y décèle malgré leur parti pris narratif. À peine Bauer évoque-t-il, par quelques mots soigneusement graphiés sur une petite feuille de papier punaisée au mur, des personnages s'adonnant en famille à un jeu informatique. Il y a onze ans déjà, on découvrait chez attitudes une série de ses dessins marqués au sceau des « souvenirs de famille », réalisés d'après des photographies trouvées dans les albums de son grand-père. Déjà, textes et images savaient organiser sur le papier des brèches sémantiques où les propres souvenirs du spectateur étaient appelés à se déployer pour se mêler à ceux en partie manipulés par l'artiste. Il y a quelque chose de cinématographique dans ces dessins, une puissance narrative soutenue par les voix off textuelles qui leur sont parfois ajoutées, quand elles ne tiennent pas lieu elles-mêmes d'images. Sara Masüger s'incrit davantage, par ses sculptures, dans le registre du théâtre, de la nudité et du désir.

Faux vieux
Cette exposition articule, entrelace le graphique et l'organique dans une sorte d'« esthétique d'atelier » dont émergerait, en creux, la figure d'un artiste inspiré et mélancolique. Bauer s'offre un voyage dans l'histoire de l'art européenne, de la Renaissance allemande ou hollandaise notamment. Il en mixe et redéploie les motifs allégoriques sous une forme spectrale dominée, entre le noir et le blanc, par toute une gamme de gris. Il mêle à Pully des oeuvres déjà existantes - dessins encadrés ou punaisés, dessins de textes - à des images réalisées directement sur les murs. Marquant le lieu, à intervalles réguliers et à hauteur des yeux, il le rend, architecturalement, partie prenante du projet.
Les sculptures de Masüger, quant à elles, privilégient l'accumulation de formes identiques ou apparentées, répétées ou solidaires d'une structure plus vaste faisant motif. Elle les a réalisées à une échelle ou dans des matières différenciées - bronze, plâtre, résine. Bien qu'elles aient l'air identiques, la densité et la résistance de ces formes sont donc différentes, ce qui dénote chez l'artiste un désaveu du rétinien au profit de la vérité physique des oeuvres, de leur relation à l'espace et aux lois de la gravité. Les rares parties figuratives sont des fragments de corps - pieds, mains, jambes, bras - qui se dégagent de masses matérielles chaotiques. En exploitant les réactions chimiques ou physiques des matériaux, notamment les craquelures du plâtre, Masüger revêt ses objets des signes d'un passé fictif. Elle rejoint ainsi Bauer sur le terrain du « faux vieux », du vestige, pour confier au spectateur un travail de décodage d'autant plus difficile que très peu d'indices lui sont livrés sur ce qu'il voit.

La nuit, je mens
Ici et là, Masüger a créé des points d'accroche sur les murs. Ils lui permettent de varier ses modes de présentation, de rejoindre Bauer sur sa zone d'élection, mais surtout de faire jouer à ses travaux les passe-murailles entre les mondes de la bi- et de la tridimensionnalité. D'une salle à l'autre, des liens thématiques se précisent. Celle de l'apesanteur, avec un grand dessin de paysage lunaire mis en parallèle avec une sculpture où de la matière noire s'enroule et s'étiole au contact d'une structure métallique. La folie, dans le dialogue entre une Nef des fous dürerienne redessinée par Bauer sur le mur et une longue sculpture blanche irrégulière de Masüger, sorte de corps-étron fait d'éléments organiques mis bout à bout, qui peut évoquer, par exemple, la dislocation d'un corps dans quelque asile d'aliénés. Les notions de violence, de mystère ou de danger sont omniprésentes.
Chez Bauer, elles se traduisent d'abord par les contrastes expressionnistes qu'il crée entre le noir et le blanc, ses traits-déchirures et ses ruptures de plans. On les ressent ensuite dans l'écart entre ce que le dessin dissimule et le commentaire suggère, ou trahit. La violence est dans la relation aux origines, aux géniteurs de celui qui dit « je » dans les dessins, mais également à l'Histoire, en passant par la nature toujours inhospitalière, marquée par un état de tension permanent. La nuit entre par la fenêtre, et c'est peut-être la guerre, ou une créature fantastique. Le titre de l'exposition évoque les vestiges d'une nuit d'amour. Nous serions donc encore dans l'espace de la nuit et de ses mystères, dont le jour naissant ne saurait retirer complètement le voile. Les amants sont absents, retirés dans les marges, seuls sont visibles les drapés de leurs vêtements.
Masüger, quant à elle, active ces mêmes notions en un processus purement matériel de transformation, d'étirement, de brisures ou de cassures nettes. Ici, un fragment de jambe endormie. Là, un bras apesanti. De l'indifférenciation organique, on passe à la plaie, à la prothèse. La violence de ses oeuvres est en prise directe avec une durée indéfinie et intériorisée dans la matière.

Passé-futur
« J'aime cette idée de Kierkegaard selon laquelle répétition et mémoire sont le même mouvement dans la direction opposée. » Cette phrase, confiée à Bauer par Masüger à l'occasion d'un entretien, pointe un lien majeur dans leurs travaux. En questionnant le passé par la photographie, sous la forme active et essentiellement mentale du dessin, Bauer assemble sur le papier les signes d'une histoire marquée par la puissance événementielle. En créateur, il en redéfinit les contours et choisit, selon sa sensibilité, les éléments qu'il mettra en évidence, souvent par l'utilisation d'un crayon plus noir. En interprète et traducteur, il rétablit le pathos absent de l'objectivité photographique. Et les traces d'un passé, aussi fausses soient-elles, deviennent celles d'un écart où peuvent se multiplier, au présent, des perspectives sur le monde. Par leur laconisme, ces dessins permettent d'entremêler l'historique et le biographique, fabriquant des hybrides mémoriels.
Masüger, quant à elle, ajuste son processus créatif à un registre de sensations personnelles et de souvenirs de formes du passé, objets constitutifs d'une expérience, heureuse ou douloureuse, d'un type de relation au monde et à l'espace qui se réactualise au contact de la matière travaillée ou assemblée. Dans l'une des salles, une chaîne part du mur avec un anneau de la taille d'une bague, pour se terminer quelques mètres plus loin par un autre de la taille d'une petite roue de bicyclette. Cette déformation dit les libertés prises avec la réalité, certes, mais, surtout, défie et manipule les lois de la perspective. Elle prend à défaut le rapport superficiel sur le monde que notre culture de l'image favorise, et jette la suspicion sur tout point de vue qui ne s'accompagnerait pas d'une implication émotionnelle dans la réalité observée. Elle défie aussi les lois du temps, qui décide ce qu'une chose sera, ce à quoi elle ressemblera aux différents stades de son existence.

Gauthier Huber est journaliste indépendant, enseignant et artiste. gauthierhuber@hotmail.com

Bis: 02.12.2012


Marc Bauer (*1975) vit et travaille à Berlin et Zürich

2013 FRAC Auvergne, Clermont-Ferrand ; Galerie Freymond-Guth, Zurich ; Centre Culturel Suisse, Paris
2012 La Station, Nice; Kunsthaus Baselland, MuttenzGalerie Freymond-Guth, Zurich
2011Centre d'Art du Hangar à Bananes, Nantes ; Beirut Art Center, Beyrouth ; ReMap 3, Athènes


Sara Masüger (*1978) vit et travaille à Zürich

2011 Guerilla Galerie, Saint-Gall ; La Station, Nice ; Car projects, Bologne



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Ausgabe 11  2012
Ausstellungen Marc Bauer, Sara Masüger [20.09.12-02.12.12]
Institutionen Musée d'art de Pully [Pully/Schweiz]
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Marc Bauer
Künstler/in Sara Masüger
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