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Fokus
5.2013


 Depuis quelques années, l’apposition est usitée dans le monde de l’art pour désigner une forme singulière de prise de parole par les artistes, les théoriciens, les critiques ou les historiens. Formule barbare qui réunit deux termes à priori antithétiques. Si la conférence renvoie à une information communiquée, sérieuse, un commentaire méticuleux et patient qui aurait pour fin, disons, une vérité sur le monde, la performance, notion quelque peu galvaudée qui résiste à toute définition commode, met l’accent sur le corps, la scène, la représentation. La conférence-performance nommerait ainsi un dispositif mettant en jeu sur une scène un ou plusieurs protagonistes aux prises avec un discours que l’on peut tenir pour crédible. Il y aurait ici comme un ajout de complément vital à la pensée sérieuse 1.


Penser sur scène - Sur trois conférences tenues à Fri Art


von: Paul Bernard

  
Vous allez voir un résultat pas banal, 2013, illustrations de la conférence de Jérémie Gindre


Donnée en 1964 au Judson Theater, 21.3, la performance de Robert Morris apparaît généralement comme la pièce séminale de cette pratique. L’artiste, cravaté et affublé de lunettes austères, s’avance derrière un pupitre autoritaire pour déclamer les essais d’Iconologie d’Erwin Panofsky. Un décalage se fait jour entre le texte lu et le mouvement des lèvres. On comprend alors qu’il s’agit en réalité d’un playback et que Morris n’a pas lu le discours, il l’a chorégraphié. En révélant cette gestuelle de la persuasion, la parodie dissout toute la liturgie qui accompagne la parole du savant.
Dans les années 1980, Andrea Fraser, Philippe Thomas ou, dans une certaine mesure, Éric Duyckaerts viendront secouer à leur tour le socle de la raison discursive. Leurs interventions soulignent que la distinction entre énoncés sérieux et non-sérieux, est plus poreuse qu’il n’y paraît. Brouiller le contexte d’émission du discours en corrompt également les visées. On pénètre alors dans une zone aux contours flous où tout, de la sémantique de l’énoncé à la pragmatique de son énonciation, devient suspect. L’entendement patine, sur quel mode recevoir ce qui nous est raconté ?
Il y a là l’ouverture d’une brèche dans laquelle vont avoir plaisir à s’engouffrer certains artistes d’aujourd’hui. Ca n’est plus la dimension réflexive et critique qui intéresse cette nouvelle génération mais la liberté qu’offre une certaine condition post-moderne pour créer et penser ses propres machines théorico-poétiques.

Jérémie Gindre
Depuis quelques années, l’artiste et écrivain suisse Jérémie Gindre a réalisé plusieurs conférences-performances abordant des thèmes aussi divers qu’une célèbre série télé, un peintre monégasque oublié ou encore l’histoire culturelle du shérif. Des sujets relativement éloignés du champ de l’art mais qui sont pour la plupart traversés par des figures de créateurs singuliers. L’une de ses interventions s’intitule et fût donnée le 18 novembre 2012 à Fri Art. Elle est archivée sur son site dans la rubrique fourre-tout qui la fait échapper aux catégories plus conventionnelles découpant le reste de la page web en et . Preuve encore que l’on se trouve face à une forme étrange, hybride, compromis entre l’activité d’écrire et celle de montrer et qui place la matière première de l’artiste – du texte et de l’image – à l’épreuve de la scène.
La conférence prend pour objet le Coral Castle, , gigantesque architecture de corail conçue et réalisée par l’excentrique Letton Edward Leedskalnin. L’analyse de cette curiosité – sa construction demeure une énigme – amène le conférencier à plusieurs dérapages contrôlés dans des hyperliens pour nous parler d’antigravité, d’un film érotique, ou de Billy Idol et finalement brosser le portrait tragi-comique (ou plutôt comico-tragique) de Leedskalnin, un homme seul, au puritanisme borné, abandonné par sa fiancée et qui en gardera et . Un portrait qui vient contredire complètement ce que l’œuvre seule nous laisserait à penser de l’homme.
Dans l’ici et maintenant de la représentation, Jérémie Gindre emprunte la gestuelle expressive aux scientifiques et le bon mot d’initiés aux philosophes. La conférence demeure cependant très écrite et ne laisse que peu de place à l’improvisation. L’exposé est lu avec l’application rigoureuse d’un élève récitant un exposé. À la loghorée ampoulée du spécialiste, de l’expert, l’artiste semble privilégier une modeste rhétorique de salle polyvalente (pour autant la démonstration n’est pas exempte de quelques envolées lyriques). C’est paradoxalement cette posture de chercheur amateur qui lui permet de convoquer avec désinvolture des domaines aussi étanches l’un à l’autre que l’architecture, la morale, le cinéma de seconde zone ou encore la géologie. Principe récurent dans son travail, l’élégance de la démonstration tient pour beaucoup au fait qu’elle paraît mal engagée. En fait la lecture semble à l’image de la construction de Leedskalnin : une certaine naïveté, presqu’une maladresse oserait-on dire, finit par générer des formes sophistiquées.


Guillaume Desanges
Si les conférences de Jérémie Gindre trouvent dans l’évocation de sujet triviaux une manière d’accéder à un savoir de l’art, celles du critique d’art et curateur Guillaume Désanges s’en prennent elles à une histoire de l’art officielle et reconnue pour en proposer une interprétation mystique et paranoïaque. Il en va ainsi de Signs and wonders donnée à Fri Art le 12 novembre 2009 et qui s’annonce dès son titre, emprunté à l’ancien testament, comme un récit aux accents ésotériques. Désanges y propose une lecture particulière de l’art minimal et conceptuel substituant au discours implacable qui l’accompagne habituellement, une vulgate ésotérique qui emprunte au symbolisme rosicrucien, au pythagorisme, et aux pratiques cabalistiques. La conférence, qui s’entrevoit comme une , donne ainsi à entendre un discours qui n’est .
Cette opération de reterritorialisation discursive de l’histoire de l’art s’accompagne sur scène, dans une salle plongée dans l’obscurité, d’une série d’ombres chinoises réalisées en direct par une assistante. Ainsi, s’il parle depuis le sol du savoir – après tout Guillaume Désanges est reconnu d’abord comme critique d’art et sa parole en ce domaine peut être tenue pour légitime – ses outils de démonstration sont ceux d’un illusionniste de cabaret. Cette incarnation du Powerpoint contribue évidement à faire des formes froides et distantes du minimalisme l’objet d’un émerveillement. Le public spécialisé peut sourire aux trouvailles, aux bricolages ingénieux réalisés et s’étonnera éventuellement de la facilité à figurer une cinquantaine d’œuvres majeures de la modernité avec quelques morceaux de bois, du carton ou du scotch. L’histoire de l’art minimal façon DaVinci Code s’illustre sous nos yeux d’un générique à la Saul Bass.


L’encyclopédie de la parole
Moins que les deux pièces évoquées, la de l’Encyclopédie de la parole en diffère également par son absence d’orateur identifié dans la mesure où, par la voix de ses membres, c’est une encyclopédie qui parle, et qu’elle parle de paroles. L’encyclopédie de la parole désigne en effet un projet collectif mené par des artistes, critiques, universitaires et performers depuis 2007. Il s’agit d’appréhender de la manière la plus large possible la diversité des formes orales, de , les entre des formes aussi hétérogènes que le babil d’un enfant, un commentaire sportif, une allocution présidentielle, ou les éructations d’un couple en plein ébat. Comme tout projet encyclopédique, l’entreprise tend à l’exhaustivité quand bien même son corpus est potentiellement infini. Aujourd’hui constituée de plus de 600 extraits, la collection, en perpétuel accroissement donc, est restituée sous la forme d’une carte que l’on peut voir sur Internet 2 . Chacun des extraits est relié à ses semblables par une ligne thématique 3 , tissant un écheveau touffu de connexions. Les extraits peuvent s’écouter de manière aléatoire ou bien en suivant ces itinéraires proposés par les entrées. Certains extraits appartiennent à plus d’une catégorie et viennent forment des points de correspondance. L’analogie avec la carte de métro est ici toute trouvée, avec ses stations saturées (véritable de la collection, un extrait de Pour en finir avec le jugement de dieu lu par Arthaud appartient ainsi à quatre catégories), ses lignes plus ou moins étendues, et ses stations modestes, rarement visitées.
Cette collection mise à disposition sur le web se fait par ailleurs entendre par un certain nombre de dispositifs mis en place par les membres de l’encyclopédie : chorale, spectacle, jeux, conférences viennent piocher quelques extraits pour les rejouer, les reprendre sur scène. Il en va ainsi de la conférence Marabout qui propose d’arpenter le territoire de la collection a travers un itinéraire sur la carte. Ainsi pour aller de Espacement à Sympathie, l’on passe par les catégories de Focalisation, Plis, Résidus, Compression ou encore Choralité. Ce qui permet aux conférenciers de faire écouter et de commenter des sources aussi diverses qu’une lecture de poésie sonore, le monologue d’un clochard dans le métro ou les bégaiements de l’artiste américain Dan Graham. Pour chaque parole observée, elle révèle les subtilités de sa construction, la musicalité de son énonciation, voire son harmonisation lorsqu’elle fait intervenir plusieurs locuteurs. , le slogan de l’encyclopédie nous amène à voir toute parole prononcée comme un art non virtuose, 4 . Un art en somme qu’il suffisait de révéler pour faire advenir.

On l’aura compris, les trois conférences tenues à Fri-art si elles empruntent parfois le registre de l’ironie, ne sont certainement pas parodiques. Il s’agit plutôt d’utiliser les armes de la scène et l’attente que l’auditoire peut avoir à son égard pour proposer un agencement propre de savoirs. L’analyse des sociolectes entreprise par la critique institutionnelle s’est muée en affirmation des idiolectes. La valeur d’une recherche ne se mesure plus à ses conclusions mais à l’esthétique singulière de son parcours.


1 J’emprunte là une formule de Peter Slotterdijk consacré à Nietzsche dans Le penseur sur scène, 1986, traduit de l’allemand par Hans Hildenbrand, éd. Christian Bourgois, Paris, 1990, p. 39.
2 www.encyclopediedelaparole.org
3 Le classement ne privilégie pas de méthode privilégiée. Les entrées ont autant à voir avec la philosophie que la linguistique, le chant, l’ethnographie, la linguistique, la magie, la médecine, la musique…
4 J’emprunte ici le commentaire que fait Jean-Philippe Antoine de la nouvelle de Kafka Joséphine la cantatrice ou Le peuple des Souris dans son livre sur Joseph Beuys, La traversée du XXe siècle, Dijon, Les presses du réel – Genève, Mamco, 2011, p.14.


Jérémie Gindre vient de publier ‹Un trou célèbre, une Novella illustrée›, éditions Motto Books, Berlin 2013.



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Ausgabe 5  2013
Autor/in Paul Bernard
Künstler/in Jérémie Gindre
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