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Fokus
6.2013


 Après les tableaux d'objets et de situations déplacés, Luc Andrié a recentré son propos sur la présence humaine. Plus sourde, sa peinture s'organise désormais autour de visages-paysages ou de son propre corps. Comme absorbée dans les jus sales, la ­silhouette à peine identifiable de l'artiste incarne différentes postures, entre intimidation et déroute.


Luc Andrié - Madame l'Existence


von: Gauthier Huber

  
kunst (de la série Bolaño), 2012, 64x57 cm, acrylique sur toile


C'est une peinture armée de l'intérieur, à la toile tendue comme un tambour envoyé au casse-pipe du combat esthétique ; une image devenue, à force de réductions chromatiques, presque impossible à photographier. Une oeuvre à vivre au présent, dans un contact immédiat à sa présence sur les murs. Le corps de l'artiste ou le visage de l'écrivain chilien Roberto Bolaño constituent les motifs uniques des séries ‹BRUN› et ‹Bolaño›, qui regroupent respectivement une quarantaine et dix-neuf tableaux. Les infimes variations de tonalité et de cadrage perceptibles d'une oeuvre à l'autre donnent à chaque série les allures d'une enquête minutieuse sur notre rapport au visible et au sensible. La lenteur du processus pictural, au cours duquel figure et fond font l'objet d'une même attention et traitement, par strates successives, est celle d'une pensée qui tente de dégager, au sein du visible, un possible retour sur elle-même.

Fausse transparence
Un homme s'agite au fond d'un tableau et c'est notre contemporain. Nous reconnaissons ses gestes, ses postures comme celles d'un voisin, d'un collègue ou d'un politicien vu à la télé. On s'en approche d'abord pour tenter de saisir les détails de son corps, mais la couleur prend le dessus et nous contraint à une position de recul. Nous nous retrouvons ainsi balayant la surface de la toile, y ajustant notre regard comme on le ferait au-dessus d'un lac à la recherche du corps d'un noyé. Chaque tableau résulte d'un protocole invariable. «J'ai commencé cette série ‹BRUN› en essayant de comprendre le lien, que je ressentais confusément, entre un groupe d'hommes faisant les malins dans un bar au Mozambique et la manière dont un autre groupe se pavanait sur une plage de Patmos», explique Luc Andrié.
Au cours de la première étape, il se fait comédien pour tenter de restituer de manière condensée, par des gestes et des mimiques particuliers, le résultat de ses observations dans l'espace public, mais également dans les médias. Jouées à l'abri des regards, dans le No man's land de l'atelier, les séances performatives sont photographiées. La performance permet à Andrié de donner à son corps le statut d'un double de lui-même, mais également le double statut de motif et de médium susceptible d'incarner les multiples visages de la comédie humaine. Cette dernière permet en retour de décoder les systèmes de valeur de la société qui en conditionne l'expression. À l'univers médiatique, ce travail emprunte l'expression d'une fausse transparence, qui se met en place dès la prise de vue, dans la mesure où les caractéristiques physiques d'un corps donné, sur lesquelles le regard s'arrête comme sur les reliefs d'un paysage, parasitent dès lors la réception du message dont il se fait le véhicule. Une opacité qui s'accroît lors du passage de la photographie à la peinture, et ce malgré les efforts de respect fidèle, par l'artiste, des contours de l'image projetée.

Identité circulaire
La couleur poussiéreuse des tableaux de Luc Andrié, un gris moyen tirant souvent sur le beige, le rose ou le brun, participe de l'impression générale qu'ils dégagent. Ils en sont la température, le mode de réception. Ces dominantes colorées, auxquels les titres des oeuvres se plaisent à se référer, sont le résultat des mélanges bourbeux que font évoluer, dans leurs récipients, les pinceaux non nettoyés de l'artiste. «La fin est dans le commencement et cependant on continue», écrivait Beckett dans Fin de partie. À qui ou à quoi les tableaux de Luc Andrié, qui prennent leur source dans le réel, se destinent-ils? S'ils incarnent quelque chose de plus que la scène observée, jouée puis photographiée qui les sous-tend, qui leur préexiste, c'est qu'ils sollicitent, dans l'esprit du spectateur, une réflexion sur la manière de regarder ce qu'ils montrent (gestes du comédien, gestes du peintre), ce qu'ils esquivent (intentions expressives et indices de contemporanéité), sur le silence constitutif de leur médium que l'on peut ressentir comme une vague ou sourde menace, sur leur capacité à faire fusionner, en peinture, deux genres artistiques apparemment aux antipodes l'un de l'autre que sont la performance et le monochrome.
Mais surtout, les tableaux de Luc Andrié sont un dispositif ou un espace fantasmatique où se croisent les figures du peintre, de son modèle et du spectateur, dont les positions s'échangent au cours de l'expérience esthétique. Le spectateur, réalisant que sa position face au tableau lui fait occuper l'espace du peintre le peignant, se demandera par exemple comment lui-même se serait peint. Ou encore, puisque c'est lui qui, par sa position, se retrouve en toute logique représenté ou projeté sur le tableau, s'il se reconnaît. Et finalement, puisque c'est bien lui qui a peint ce tableau, dans la mesure où il se trouve à la place de l'artiste qui lui fait face, s'il accepte cette manière qu'il a de se regarder.
Cette position de spectateur, Luc Andrié l'a endossée lui-même en interrogeant le visage de Roberto Bolaño. «Qui est réellement cet homme, pour lui-même et pour les autres?», s'est-il probablement interrogé. Comment objectiver le lien entre le visage d'un grand écrivain et l'oeuvre qu'il a produite? Que des volumes s'ajoutent aux volumes déjà publiés, fussent-ils magistraux, pas une once de matière n'augmentera ce visage qui nous regarde, à travers la fenêtre d'un tableau sur lequel rien ne semblait le prédestiner à se retrouver. Un visage par ailleurs erratique, l'image d'une image que l'artiste a trouvée sur Internet.

Autour d'un centre vide
Avant de s'ouvrir comme espaces de représentations, les tableaux de Luc Andrié sont à l'image de ce simple piquet qu'évoquait Jean-Jacques Rousseau dans ses réflexions sur le théâtre. Un piquet qui, planté dans un champ, devient le levier idéal à l'esprit participatif de la fête citoyenne. Un axe symbolique autour duquel chacun, observateur et observé, se fait le miroir de chacun, favorisant ainsi la communion identitaire. Le peintre, transitant par le comédien, se faisant lecteur et spectateur d'un autre dont il sent la pensée proche de la sienne, rejoint ainsi pleinement son public dans ce que l'on osera peut-être enfin nommer une esthétique relationnelle. «Nous vivons une période historique où la question du centre n'existe plus. Nous sommes pris dans un monde de réseautage d'une telle rapidité, d'une accélération telle que nous avons de la peine à reconnaître quelqu'un», observe l'artiste.
Le monochrome, après avoir longtemps incarné les limites du sujet pictural, est mort de n'avoir su se défaire, au fil de son développement, d'une interprétation spiritualiste, fût-il pensé comme un objet. Il retrouve ici un peu de contemporanéité par la couleur, d'infinies nuances de brun qui évoquent aussi bien les pollutions de toutes sortes, dans l'espace des villes, que l'impression produite, pour les yeux fatigués, par la succession des images sur un écran. Grâce à la présence spectrale de la figure, qui en dévoie la pureté mais en ravive l'ambition, le monochrome est pris en flagrant délit de subjectivité. C'est la fin d'un tabou. Il s'agira désormais de tirer les conséquences philosophiques de cette incursion cavalière dans la citadelle désertée.
Gauthier Huber est journaliste indépendant, enseignant et artiste. gauthierhuber@hotmail.com

Bis: 09.02.2014


Luc Andrié (*1954, Prétoria) vit et travaille à la Russille (VD)
Professor for Visual Arts at École cantonale d'art de Lausanne (ECAL)

Expositions (personnelles)
2013 ‹bruits de fonds›, Villa Bernasconi, Lancy, Genève
2012 ‹Silberregen›, Elisabeth Llach/Luc Andrié, Katz Contemporary, Zurich
2010 ‹La case vide›, Galerie Alain Gutharc, Paris
2005 ‹Ce qui lui reste de graisse›, FRAC Languedoc-Roussillon, Montpellier, France
2004 BFAS Blondeau Fine Art Service SA, Geneva, Switzerland
2003 ‹Rien d'aimable›, Mamco, Geneva Expositions (collectives)
2013 ‹the opposite sex›, Kunstmuseum Bern, Switzerland
2012 ‹Dayiyi›, Duflon & Racz, Makrout Unité, Berne

Un cahier d'artiste intitulé ‹Bolaño› est paru chez Dayiyi Production (La Russille VD)
en novembre 2012. Il contient une reproduction des dix-neuf portraits réalisés par Luc Andrié de l'écrivain chilien disparu en 2003.



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Ausgabe 6  2013
Ausstellungen Luc Andrié, Laurence Bonvin, Gabriele di Matteo, Walter Grab, Robert Heinecken u.a. [05.06.13-15.09.13]
Ausstellungen Luc Andrié [08.06.13-13.07.13]
Ausstellungen bruits de fond [31.08.13-13.10.13]
Ausstellungen Das schwache Geschlecht - Neue Mannsbilder i.d. Kunst [18.10.13-09.02.14]
Video Video
Institutionen Mamco Genève [Genève/Schweiz]
Institutionen Circuit [Lausanne/Schweiz]
Institutionen Villa Bernasconi [Genève/Schweiz]
Institutionen Kunstmuseum Bern [Bern/Schweiz]
Autor/in Gauthier Huber
Künstler/in Luc Andrié
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