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Fokus
4.2014


 Le Mamco Genève présente une vibrante rétrospective de Philippe Thomas, artiste intriguant dont l'insistance à disparaître derrière ses masques et la signature des autres a été submergée par l'omniprésence de son nom et la prégnance des écrits pour comprendre son art.


Philippe Thomas - Le masque et la plume


von: Véronique D'Auzac de Lamartinie

  
links: Philippe Thomas · Jacques Salomon, La Pétition de principe, 1988, coll. M.J.S., dépôt Mudam Luxembourg, Musée d'Art Moderne Grand-Duc Jean ©ProLitteris. Photo: Ilmari Kalkkinen, Mamco
rechts: Inventaires du mémorable (L'Ombre du jaseur), Vue de la salle ©ProLitteris. Photo: Ilmari Kalkkinen


Pour faire oeuvre, un acte véritablement créatif (novateur) doit être percutant: il doit surgir du magma gigantesque et envahissant des images, des productions lisses et pimpantes aux contenus sages ou artificiellement provoquants, brillantes comme des magazines et ne réfléchissant souvent que la vacuité d'un poncif visuel ou d'un objet facilement marchandable, voire simplement décoratif. L'oeuvre de Philippe Thomas en est l'incarnation virtuose. Cette exposition est une pause rafraîchissante, un surgissement presque anachronique du concept et du signe dans le tsunami visuel quotidien. Avec une profondeur signifiante, la radicalité de sa démarche et la mécanique implacable de sa remise en question des conventions artistiques, le travail de Thomas frappe de toute sa pertinence la bienséance des relations entre l'artiste, le collectionneur et les institutions. Il décortique les règles de la production artistique, dissèque les évidences de la réception, déplace la création dans le champ matériel de la vente de services.
Loin de se réduire à un simple épigone duchampien, il déconstruit les éléments du champ symbolique de la création artistique et remet en question tout ce qui y participe: la notion d'auteur en premier lieu, la représentation, l'exposition, la collection. Ses oeuvres ne sont pas de simples accessoires à sa démarche et leur forte présence plastique contribue à la réussite de l'exposition.

De quelques oeuvres en quête d'auteurs
Le travail le plus emblématique de Philippe Thomas est l'inauguration en 1987 de l'agence ‹Readymades belong to everyone®› à la Cable Gallery de New York suivie en 1988 à Paris de sa filiale française à la Galerie Claire Burrus. Ici, la fiction artistique s'inspire et se nourrit de la communication, de la publicité et de l'événementiel, ­utilisant leur esthétique, leurs codes, leurs outils, et reproduisant leurs modes de fonctionnement et leurs activités dans l'intention de vendre des services et de produire de l'art: le nom de l'agence se substituant à celui de l'artiste, les acheteurs invités à rentrer dans l'histoire de l'art.
Cette volonté de gommer son nom et de disparaître comme artiste aura traversé avec radicalité et pertinence la plupart des travaux de Philippe Thomas. Il attribuait à ses oeuvres le nom des collectionneurs, il standardisait la production de ses peintures, comme avec les codes-barres, peintures prêtes à la signature et personnalisées du nom de l'acheteur (par exemple ‹097130258011 - capcMusée d'art contemporain®› accrochée au Mamco parmi la trentaine d'autres codes-barres dans un superbe effet minimaliste et abstrait), ou il déléguait son travail pour promouvoir la vente des produits de son agence (affiches réalisées par Chiat/Day/Mojo de New York en 1990, exposées parmi la plupart des objets qui composaient l'agence, à voir au 2e étage du Mamco).
Loin de déambuler innocemment parmi les salles, le spectateur doit accepter le risque d'être détrompé dans son attitude, manipulé dans sa compréhension, désavoué dans sa démarche. En effet, il est parfois un des protagonistes dans la mise en scène de ces expositions: à lui de suivre les indices, d'interpréter les signes soumis à sa présence comme autant d'ouvertures possibles à son expérience; par exemple au 4e étage dans ‹L'Ombre du jaseur› où le Mamco ravive l'exposition ‹Feux pâles› du capc de Bordeaux en 1990, sans faire acte d'allégeance, dans une démarche intelligente et raffinée.

L'illusion comique d'un Corneille contemporain
Ici, comme dans la comédie de Corneille où le théâtre se met lui-même en spectacle, le musée se met en scène et s'expose comme production de l'agence ‹Les ready-made appartiennent à tout le monde®›. Le musée y représente son rôle de présentation des oeuvres dans une série de salles évocatrices de son histoire, depuis les cabinets de curiosité jusqu'à l'art conceptuel. La mise en abyme est parfaite: c'est le musée qui se met en scène et ce faisant, assume l'acte perlocutoire de la création artistique de Philippe Thomas dans une sorte de miroir magique, une illusion presque théâtrale dans laquelle le charme de l'énigme envoûte, le plaisir plastique des oeuvres réconforte, la curiosité enchante. Cette mise en abyme est redoublée dans la salle des ‹Cabinets d'amateurs›, mode de la peinture flamande du XVIIe siècle: ici, non seulement le musée expose un moment de son histoire dans son travail de présentation des oeuvres d'art, mais les oeuvres exposées figurent déjà elles-mêmes la représentation de tableaux dans un véritable jeu de poupées russes et de reflets; comme par exemple dans le tableau ‹Galerie de tableaux visitée par des amateurs› de Janssens Hiéronymus (1624-1693). Dans la photographie ‹Hommage à Philippe Thomas: autoportrait de groupe› (1985) l'artiste utilisait déjà le procédé de la mise en abyme dans une énigme fictionnaliste, avec la reprise du tableau de Fantin-Latour ‹Hommage à Delacroix› de 1864 (présentée au 1er étage du Mamco). Dans tous ces exemples, le spectateur ne peut jouer le rôle d'un candide, ni suivre l'évidence de la simple consommation désinvolte d'un plat visuel objectal et convenu.

Du destin de l'oeuvre et de son musée
Avec l'ultime exposition ‹L'agence, readymades belong to everyone› de Philippe Thomas au Mamco en 1994, l'artiste scellait déjà le destin de son travail et définis-sait le protocole d'un usage posthume de l'espace monographique permanent qui lui est dédié au musée. Le projet d'une rétrospective y était déjà inscrit. Sans être une dette morale, cet ‹Hommage à Philippe Thomas›1, exemplifie l'idée d'un musée évolutif et mouvant, antagoniste d'une collection sous forme d'alignement mortuaire et chloroformé des oeuvres qu'il renferme.
Il fallait un musée comme le Mamco, où tout ne va pas de soi, où l'intérêt de montrer s'accompagne naturellement d'une volonté de réfléchir sur la création et l'art (et de se réfléchir en acte autocritique sur la démarche muséale), pour réincarner la démarche de Philippe Thomas dans l'harmonie d'une naturalité partagée. Le plaisir que ce parcours suscite ne serait-il pas lié, aussi, à la mise en scène du travail muséal dans l'extériorité d'une démarche artistique qui, quelque part, se pose en s'opposant aux conventions de l'exposition? Cet hommage à l'artiste n'est-il pas aussi une mise en abyme du Mamco dans l'exposition?Véronique d'Auzac est critique d'art et souhaite promouvoir la création contemporaine locale.
veronique.dauzac@bluewin.ch

1 Titre éponyme d'une oeuvre prés
entée dans l'exposition ‹Fictionnalisme. Une pièce à conviction› en 1985 à la Galerie Claire Burrus à Paris et présentée au Mamco.

Bis: 18.05.2014


Philippe Thomas (*Nice 1951-Paris 1995)

Expositions personnelles (sélection)
2001 ‹Les ready-made appartiennent à tout le monde®›, Le Magasin, CAC, Grenoble
2000 ‹Les ready-made appartiennent à tout le monde®›, Macba Barcelone
1994 ‹L'agence, readymades belong to everyone›, Mamco, Genève
1990 ‹Feux pâles›, capcMusée d'art contemporain, Bordeaux
1988 ‹Sur un lieu commun›, Maison de la culture et de la communication, Saint-Étienne
1985 ‹Fictionnalisme. Une pièce à conviction›, Galerie Claire Burrus, Paris
Ouvrages de référence
‹Numéro cinq, Retour d'y voir - Retraits de l'artiste en Philippe Thomas›, éd. Mamco, 2012
‹Sur un lieu commun et autres textes›, éd. Mamco et les Presses Universitaires de Rennes, 1999
‹Feux pâles›, Catalogue de l'exposition, éd. capcMusée d'art contemporain, Bordeaux, 1990



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Ausgabe 4  2014
Ausstellungen Hommage à Philippe Thomas [12.02.14-18.05.14]
Institutionen Mamco Genève [Genève/Schweiz]
Autor/in Véronique D'Auzac de Lamartinie
Künstler/in Philippe Thomas
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