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Fokus
6.2014


 Avec désinvolture et talent, Stéphane Kropf défie les principaux enjeux de la peinture abstraite, sans redondance, avec une douce détermination. Quelques-unes de ses dernières peintures sont exposées à Genève à la Villa Bernasconi. L'occasion de savourer le charme renouvelé et envoûtant de la peinture non-figurative.


Stéphane Kropf - Une nouvelle respiration dans la peinture


von: Véronique D'Auzac de Lamartinie

  
links: Situated Knowledge III, 2014, acrylique interférente sur toile, 240x180 cm. Photo: Emile Barret
rechts: Koogelberg, 2013, acrylique sur toile, 180x240 cm; OVVIII, 2013, acrylique métallique sur toile ­ apprêtée transparent, 180x180 cm, vue de l'exposition Studio Sandra Recio. Photo: Carole Parodi


Les dernières peintures de Stéphane Kropf nous enchantent par cette capacité d'absorption de notre attention, d'émergence de l'émotion et de vibration du regard propres à l'immersion sensible des oeuvres picturales. Elles dénotent un travail subtil et plus recentré de l'artiste, une démarche plus incisive et percutante qui renouvelle avec habileté et plaisir le pouvoir de la peinture abstraite. L'artiste ose investir cet espace fragmentaire et aléatoire de la toile, cible de notre regard culturellement et historiquement façonné, sans rejouer les grands événements de la peinture abstraite, sans réitérer les poncifs expressionnistes, symbolistes, gestuels. Avec leur inscription naturelle dans une histoire et un lieu, dans une communauté de repères modernes et contemporains (Olivier Mosset, John M Armleder) voire même sous le label d'École du Lac qu'il serait amusant d'employer (avec Philippe Decrauzat et Stéphane Dafflon), les tableaux de Stéphane Kropf dégagent un élan désinhibé et déroutant plein de fraîcheur.
Dans la série ‹Superluminal Motion› de 2013 par exemple, la question de l'espace fragmentaire du tableau dans le contexte d'exposition s'impose. Le tableau conserve la blancheur de la toile et seuls les quatre côtés sont étroitement soulignés par plusieurs couches de peinture appliquées au pistolet, la vaporisation permettant le flou des contours intérieurs de la surface. La sonorité des couleurs subtilement appliquées sur les bords fait écho au silence engendré par le blanc de la toile qui se fond dans le mur d'exposition. Dans cette série, le silence domine d'autant mieux que l'espace de la surface est grand (par exemple ‹Koogelberg›, 2013, 180x240 cm). Et inversement, la mélodie des couleurs prévaut dans les formats plus petits (90x90 cm).
La puissance de cet effet déroute la cible du regard : d'une part avec la vibration optique issue de la tension entre les couleurs et le bord flou des côtés qui interdit toute stabilité et focalisation et, d'autre part, avec la désorientation opérée par l'attirance vers ces différents pôles dont le jeu des tonalités renforce les oppositions entre attraction et éloignement. Cet équilibre entre les contraires se dou-ble de la question du cadre et de la peinture. Qu'est-ce qui domine finalement dans cette série? Est-ce le monochrome découpé dans l'espace par la seule puissance des bords colorés? Est-ce la composition abstraite oscillant entre la géométrie du rectangle (soumis à l'autorité du format de la toile) et l'absence de contenu? La vacuité référentielle, sémantique, l'absence d'indice ou de repère connu autorisent une plus grande liberté d'évasion esthétique qui confère à ces oeuvres une puissance d'émergence surprenante.
Avec la série ‹Situated Knowledge› de 2014, la pure sensualité de la peinture ‹all-over› s'exalte dans la structure plastique du pigment en de nuageuses volutes éthérées et nacrées, sur des toiles de grand format (180x240 cm). L'artiste y explore l'étalement au pinceau de plusieurs couches épaisses dans un travail qu'il évoque, non sans humour, comme intégrant une histoire plus ‹pâtissière› de la peinture, et par lequel il opère un clin d'oeil à la ‹Post-Painterly Abstraction› d'un Jules Olitski des oeuvres postérieures à 1965. Avec ‹Situated Knowledge›, plus que jamais, la présence et la mobilité physique du spectateur s'imposent.

Petite révolution copernicienne

En effet, la nature même du pigment utilisé rejette toute possibilité de fixation de ce qui est à voir dans une reproduction en pixels numériques ou sur papier. Dans cette­ expérience rétinienne, la couleur n'existe pas en soi, elle surgit entre la peinture et l'oeil; ce qui rapproche ce travail d'un art optique et presque cinétique, car il incombe au spectateur de se déplacer et de varier la cible de son regard pour faire jouer les reflets opalins et iridescents de la toile. La frontalité du regard est motivée mais déceptive: le tableau nous attire, tout en interdisant l'immobilité devant lui et le point de vue parfait. Ce résultat est rendu possible par le pigment interférent utilisé qui ne possède pas de couleur propre, mais dont la magie tient à sa capacité de refléter, par la lumière, des couples de couleurs complémentaires, générateurs d'une vibration de la toile, de la beauté des reflets, du plaisir et de l'émotion. Ces peintures ne sont pas sans provoquer une anamnèse lyrique par l'évocation des ciels gracieux aux couleurs suaves d'un Tiepolo ou d'un Mantegna, des stucs gourmands de l'Église des Jésuites à Lucerne ou des plafonds baroques de la bibliothèque de Saint-Gall.
Dans la série ‹Optically Violent Variable› (OVV) de 2013, Stéphane Kropf opère une petite révolution copernicienne. Comme un contre-pied aux ‹drippings› de Pollock, ce n'est plus la peinture qui coule au-dessus de la toile mais la toile qui tourne sur un axe central au-dessous de la peinture. Un dispositif ingénieux permet la vaporisation d'un trait horizontal de pigments micas dorés et inscrit ces circonvolutions aléatoires et irrégulières sur la surface. Cercles, fils, traces ou cheminements, le spectateur est entraîné dans une valse hypnotique évoluant au-delà de l'espace fragmenté du tableau. Le résultat traduit le réglage de la vitesse et la régularité du trait, les oeuvres conservant sans indulgence les reprises, les repentis, dont l'imperfection témoigne d'une souplesse de l'intention, d'une liberté sans complexe par rapport au propos, d'une tension entre rapidité et rectitude, rotation et fluidité. Ici, l'artiste reproduit des formes minimales (comme dans ses photogrammes présentés à Vaduz) et interroge le passage entre deux techniques; opposant la perfection du contraste noir sur blanc dans la photographie, il renverse les valeurs et opère ici un déplacement dans une retranscription «naturellement» défectueuse par la peinture.
Le travail de Stéphane Kropf procède d'une réflexion à chaque fois mûrie qui évolue sans contraintes et dont les oeuvres se nourrissent les unes des autres. Comme la vue sur le lac Léman, non loin de son atelier à Lavaux, ses tableaux sont ouverts sur l'immensité des possibles, nous enveloppent et nous immergent dans un vaste paysage mental, émotif et sensible.
Véronique d'Auzac est critique d'art et souhaite promouvoir la création contemporaine locale. veronique.dauzac@bluewin.ch

Bis: 20.07.2014


Stéphane Kropf (*1979) vit à Lausanne
Diplômé de l'ECAL où il est actuellement responsable du département des Arts visuels

Expositions personnelles (sélection)
2014 ‹New Paintings›, Studio Sandra Recio, Genève; ‹Audio, video, omnia volvit›, Circuit, Lausanne avec Christian Pahud
2013 ‹A Part of the Universe›, Galerie Am Lindenplatz, Vaduz
2010 Stéphane Kropf, LOG, Bergamo; ‹Please Do Not Embarass by Requesting Free Entry›, Studio Sandra Recio, Genève
2004 ‹Minerva›, Mamco, Genève

Expositions collectives (sélection)
2012 ‹Tell the Children, abstraction pour enfants›, La Salle de bains, Lyon
2011 ‹All Of The Above/carte blanche à John Armleder›, Palais de Tokyo, Paris; ‹Codax, Henry Codax et
Stéphane Kropf, Galerie Susanna Kulli, Zürich
2008 ‹Abstraction Extension, une scène romande et ses connexions›, Fondation Salomon, Alex



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Ausgabe 6  2014
Ausstellungen Copié, copié, copié [24.05.14-20.07.14]
Institutionen Villa Bernasconi [Genève/Schweiz]
Autor/in Véronique D'Auzac de Lamartinie
Künstler/in Laurent Kropf
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