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Fokus
7/8.2014


 Déroutante et généreuse, l'exposition d'Anne le Troter à Genève propose une immersion totale dans le travail de la jeune artiste française. Une expérience dans laquelle on se laisse guider par des jeux de circulation, d'appels, des temps longs ou accélérés, des discontinuités, des pauses, des focus.


Anne le Troter - Rollercoaster screams ou ça s'en va et ça revient


von: Isaline Vuille

  
links: Elle pense qu'il pense qu'elle pense, Vue de l'exposition, espace Quark, Genève, 2014
rechts: Elle pense qu'il pense qu'elle pense, Vue de l'exposition, espace Quark, Genève, 2014


Dans des allers-retours entre performance, exposition et travail d'édition, Anne le Troter explore le rapport au langage, un langage pratiqué, vécu, entendu, un langage qui passe nécessairement par le corps (la voix, le souffle, le son) pour se faire un passage vers ce qu'il cherche à connaître et à dire.
‹Elle pense qu'il pense qu'elle pense›, titre de son exposition personnelle chez Quark - structure nouvellement fondée par l'homme d'affaires Abdallah Chatila dans le quartier des Bains à Genève - renvoie aux exercices de linguistique de Noam Chomsky. Constituée comme un morceau de musique, l'exposition met en situation une vingtaine de pièces sonores montées dans une boucle d'une demi-heure (cer­taines créées pour l'occasion, d'autres réactivées), des vidéos, des éléments de sculpture et d'installation. Déclenchées de l'espace, les oeuvres suggèrent un parcours qui mène le spectateur d'une scène envisagée comme l'orchestre à la seconde consacrée au langage; en alternance, on entend des mots, beaucoup, mais aussi des respirations, des chants d'oiseaux, le bruit d'une moto, parfois le silence.

la récitante1

Traitant le langage comme une matière malléable, les travaux d'Anne le Troter sont empreints d'une certaine trivialité, liée à l'utilisation de formes orales, ou des formes sans forme du langage utilitaire. S'inspirant de situations de la vie quotidienne, elle transforme en texte ses observations sur le monde qui l'entoure et questionne les fonctionnements du langage dans ce processus. ‹Claire, Anne, Laurence› (2012), pièce qui évoque les relations familiales et amoureuses, utilise par exemple une langue «interne» créée par Anne et ses soeurs, mélange de dialecte «caillera» et d'un micro-langage familial. Dans un autre registre, plusieurs pièces reprennent des tutoriels trouvés sur Youtube pour apprendre par exemple comment faire un gommage au sucre ou fabriquer un tournevis avec un stylo. Intéressée par l'aspect descriptif des paroles ainsi que par la logique à l'oeuvre dans ces vidéos qui décomposent une action en une série de gestes simples, l'artiste retranscrit le texte et récupère les images, qu'elle utilise ensuite sous plusieurs formes.
Qu'il s'agisse de ses propres observations ou de données empruntées, elle­ s'intéresse à la manière dont se constitue le savoir: connaissances empiriques, déductions, souvenirs, choses apprises par coeur - avec tout ce que cela contient d'erreurs ou d'hésitations. Utilisant la «mise en langage» comme instrument de connaissance, elle tente de décrire et partant, d'expliquer ce qu'elle observe du monde - tentative sans doute illusoire et sans fin, qui fait écho à cet extrait de Nathalie Quintane, auteure chère à l'artiste: «Tout ça pour dire que ce n'est pas parce que tu écris que tu en sois moins embrouillé. Ça déplace l'embrouille, et voilà.»2
Images de ce processus, les phrases d'Anne le Troter suivent des chemins labyrinthiques, longs, tortueux et conduisent à des diversions, à des écueils; faisant fi des lois de la grammaire, elles rendent compte d'une pensée en mots, qui se nourrit au fur et à mesure, qui se cherche, qui divague.
Le texte n'existe jamais comme une seule écriture chez l'artiste qui improvise à voix haute, qui le prend en bouche, le dit et le redit, pour se l'approprier et l'intégrer, au point d'en être finalement dépossédée. Dans sa prononciation très particulière, elle rythme les mots, fait traîner les sons, accélère soudain et collisionne des phrases. Souvent, elle se déplace en parlant, et ses pas, ses mouvements, ses gestes participent de l'ordonnancement de sa pensée, la scansion des phrases devient la pulsation d'un texte vécu.
Ces questions de rythmique et de modulations ont conduit Anne le Troter à s'intéresser à la musique et à la danse. Sans formation dans le domaine, elle s'approprie certaines pratiques comme les exercices d'étirement des cordes vocales ; elle demande à une chanteuse lyrique ou à une percussionniste corporelle d'improviser sur ses textes; elle filme une pianiste qui joue sur un synthé sans le son.3 De ces collaborations sont parfois issues des partitions, nouvelle forme d'écriture «interprétable» qui résonne avec les textes d'origine «interprétés».
Le travail de l'artiste se construit par strates, par étapes qui se succèdent et s'entrecroisent. Ouvertes à la transformation, aux ajouts aussi bien qu'aux extractions, aux passages (d'une forme à une autre, d'un médium à un autre), ces oeu-vres évolutives ne sont jamais vraiment achevées. Dans ce sens, l'expérience de l'exposition est une occasion particulière de faire jouer ses pièces et d'en proposer un de leurs «états» - généralement, seule une version est présentée dans l'exposition (pièce sonore, vidéo, partition activable en texte ou en images).

Tuning et hybridations
Proche des dispositifs qu'elle met en place lors de ses performances, la scénographie de ses expositions appelle une présence, celle de la performeuse ou celle du spectateur. Si elles se répondent, les pratiques de l'exposition et de la performance ne se confondent pas pour autant, et l'artiste réalise rarement des interventions en live dans ses expositions.
Formant une grande partie de ce qui est donné à voir, les systèmes de diffusion et de présentation sont à la fois très présents et très visuels. Attachée à une proximité avec les objets, Anne le Troter tient à montrer d'où proviennent le son et les images. C'est cette nécessité autant que son goût pour la sculpture que l'on peut saisir en regard des véritables objets sculpturaux, composés de structures en bois ou métal et d'enceintes d'occasion. Assemblages hybrides, ils créent un espace de réception particulier, entre studio son low-tech et espace domestique.
Chez Quark, les câbles s'étirent et tirebouchonnent, eux aussi bien visibles; ils relient les plateformes et guident le déplacement du visiteur, au même titre que le son; ils suggèrent des liens et une continuité entre des éléments distincts, séparés, éloignés. Mettant en place une «économie de l'attention»4 où tous les éléments, oeuvres aussi bien que décor, se soutiennent et se répondent, l'exposition est à l'image d'une pratique où les renvois sont fréquents, où les répétitions font la part belle aux variations et aux modulations, où les éléments résonnent, se concurrencent parfois, s'enrichissent ou s'annulent, entretiennent un dialogue continu.

1Conversation avec l'artiste, mai 2014
2Extrait de ‹Crâne chaud› de Nathalie Quintane, Paris, POL, 2012
3‹L'encyclopédie de la matière - Volume II›, performance avec Claire Michel De Haas et Yumiko Hiroi, Villa Bernasconi, 2014
4null, Conversation, idem

Isaline Vuille est historienne d'art et commissaire d'expositions. isalinevuille@gmail.com

Bis: 10.07.2014


Anne le Troter, *1985 à Saint-Etienne, vit à Genève

Expositions
2014 ‹Triennale d'art contemporain 2014 - Valais›; ‹o.T.›, Raum für aktuelle Kunst, Lucerne
2013 ‹Roundabout›, Galerie Annex 14, Zurich; ‹Pas de deux›, Galerie SAKS, Genève; ‹Variations autour de motifs récurrents›, Saint-Etienne; Swiss Art Awards 2013, Bâle; ‹Le pas funambule›, Piano Nobile, Genève; ‹L'anniversaire de l'art›, Mamco & Espace 2, Genève

Editions
‹L'encyclopédie de la matière›, éd. Héros-Limite et HEAD, Genève, 2013
‹Claire, Anne, Laurence›, éd. Hard-copy, Genève, 2012



Links

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Ausgabe 7/8  2014
Ausstellungen Anne Le Troter [22.05.14-10.07.14]
Institutionen Espace Quark [Genève/Schweiz]
Autor/in Isaline Vuille
Künstler/in Anne Le Troter
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