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Fokus
9.2014


 Le Mamco de Genève présente une grande et élégante exposition de Tatiana Trouvé dans laquelle l'artiste investit et réorganise les deux premiers étages du musée. Déjà exposée en 2004 au Mamco, l'artiste exploite ses principales réalisations depuis les années 2000 avec l'aisance et la force de conviction de la maturité.


Tatiana Trouvé - Une immersion raffinée et splendide


von: Véronique D'Auzac de Lamartinie

  
links: 350 Points à l'infini, 2009, 350 fils à plomb et aimants, Courtesy Galerie König, Berlin ©ProLitteris. Photo:Ilmari Kalkkinen
rechts: dessins, vue partielle de l'installation, Mamco 2014, Courtesy Galerie Gagosian, New York, Galerie König, Berlin, Galerie Perrotin Paris ©ProLitteris. Photo:Ilmari Kalkkinen


Dans un jeu savamment orchestré d'échos, de retours, de propagations et d'am­pli­fications, ces créations réincarnées ont l'autorité plastique des oeuvres très ­léchées et abouties desquelles le plaisir esthétique découle sans concept ni trompette ­(visuelle ou sémantique). Le langage artistique de Tatiana Trouvé explore le raffinement des matériaux rares (rocher en marbre noir de Mazy, salle entièrement tapissée de sisal), l'élégance des lignes aériennes et la richesse visuelle et symbolique des ­mariages antagoniques: souplesse/rigidité, transparence/opacité, délicatesse/impureté, solidité/fluidité, artisanal/industriel, accessoire/cardinal, accumulation/isolement, proximité/éloignement, horizontalité/verticalité, passé/présent, mental/matériel, pré­sence/absence, évidence/énigme, etc.
S'amusant à déployer toute la palette des possibles autour des notions de plan, de perspective, de dimension et d'échelle, la puissance plastique des dispositifs de Tatiana Trouvé s'épanouit dans des espaces dessinés sur deux ou trois dimensions dans lesquels nous sommes invités à déambuler, investir et pénétrer. Le premier étage inaugure cette expérience avec quarante-neuf dessins de grand format (séries ‹Intranquillity›, ‹Remanence›, ‹Deployments›, ‹Les Déssouvenus›) insérés dans des structures métalliques ouvertes et aérées qui poursuivent dans l'acier certaines lignes inscrites sur la surface plane. Dans ces dessins dépeuplés, théâtre de l'absence, les espaces sont suspendus entre l'abandon et la mise à disposition d'un usage possible, et trouvent un écho dans les autres salles investies par l'artiste. Là, en trois dimensions, les aménagements et les installations répliquent par touches discrètes, réminiscences et associations d'idées, les espaces en deux dimensions des dessins dans lesquels des armoires, des placards vides et des portes ouvertes défendent la rectitude de leurs lignes dans ces lieux inhabités. La vacuité et l'ouverture de ces espaces nous enjoignent à jouer les protagonistes et y apporter un soupçon de présence humaine... tant le silence éternel de ces espaces in(dé)finis nous effraient (sic).

Métamorphoses ontologiques
Tatiana Trouvé aime aussi renverser les valeurs symboliques du monde de l'art et élève au statut d'oeuvre ces accessoires, chutes, supports, cales de montage en les coulant dans le bronze, en les figeant dans la matérialité autoritaire et précieuse de l'objet pérenne ainsi valorisé par la noblesse du matériau et son exposition à part entière (séries des Fantômes et des Refoldings) tout en conservant l'indice de leur usage, l'empreinte de ce qu'elles ont soutenu ou protégé.
Dans un savant ping-pong dialectique et ontologique, l'artiste anime les tensions entre l'être et le paraître, l'être et le temps. Dans les 350 points à l'infini par exemple, ce qui est offert au regard diffère de ce que serait la réalité: dans une beauté saisissante, ces 350 fils à plomb suspendus à quelques centimètres du sol pointent vers des directions opposées aux lois de l'apesanteur, comme attirés par une force magnétique dont nous, terriens, ne serions pas l'épicentre, mais un trou noir dont le champ gravitationnel si intense renverserait les lois de la physique.
D'étranges et surprenantes métamorphoses ontologiques s'opèrent ailleurs en­tre l'être et le peut-être (Indéfinis), la présence et l'absence (Fantômes), l'instant suspendu et improbable de prises pétrifiées dans des ondulations verticales (Plug) donnant vie à des êtres vibrants et magiques dans le lyrisme de leurs lignes somptueuses. Dans Prepared Space, l'espace d'un blanc immaculé est suspendu par l'attente et l'anticipation d'un événement à venir qui donnera vie et investira les plans striés par des découpes linéaires dans lesquelles des cales de bois coupées en biseau sont insérées et ponctuent les interstices, comme un code à déchiffrer ou des indications pour les éléments qui viendront s'y intégrer. La suspension de la temporalité, entre préparation et inachèvement, induit l'élaboration d'une subtile ouverture de l'imagination. Ici comme dans d'autres échos, Tatiana Trouvé construit son oeuvre, entre concentration matérielle et déploiement mental au travers de la mémoire, de l'inconscient ou du sens; le spectateur est souvent convié à déplacer son regard, parfois désorienté dans un jeu de miroirs, de dédoublements ou de fausses perspectives (Polders).

Matière et mémoire
La richesse poétique ne surcharge pas les oeuvres mais se distille avec délicatesse dans tous ces dispositifs: au contour d'un mur sanglé qui retient les pans entiers de parois détruites; par l'intrigue d'une paire de chaussures dont l'une est recouverte d'une chaussette et d'où s'élève une corde suspendue au plafond à l'extrémité de laquelle l'imagination s'envole; dans les chuchotements improbables d'un mur en pleurs et d'une pièce où gisent deux matelas abandonnés et suintant le rebus; dans le chaos d'un amoncellement de lattes agrémentées de piercing démesurés; dans le secret enfermé par ces cadenas scellés dans la roche ou par la dissimulation d'objets dont seuls les indices signalent une virtuelle existence.
Si la réminiscence de l'Arte Povera peut certes surgir au détour de ces salles, l'originalité du travail de Tatiana Trouvé repose néanmoins sur une iconographie et un vocabulaire esthétique très personnels et fait exister, porter au-dehors du néant dans l'ouverture de la temporalité, ce que seule la poésie peut créer par son langage: une oeuvre d'art.
Véronique d'Auzac est critique d'art et souhaite promouvoir la création contemporaine locale.
veronique.dauzac@bluewin.ch


Bis: 21.09.2014


Tatiana Trouvé (*1968, Cosenza, Italie, vit à Paris)

Expositions (sélection)
2014 ‹I tempi doppi›, Kunstmuseum Bonn; Kunsthalle, Nuremberg; Museion, Bolzano;
‹Somewhere, 18-12-95. An Unknown. 1981›, Schinkel Pavillon, Berlin
2011 ‹Éloge du doute›, Punta della Dogana, Venise
2010 ‹Il Grande Ritratto›, Kunsthaus, Graz; ‹Tatiana Trouvé›, Gagosian Gallery, New York
2004 ‹Tatiana Trouvé, juste assez coupable pour être heureuse›, Mamco, Genève

Repères bibliographiques
Tatiana Trouvé, éd. Walther König, textes de Catherine Millet, Robert Storr & Richard Shusterman, 2008
Tatiana Trouvé, éd. Migros Museum Zürich, 2010
Tatiana Trouvé, éd. Kunstmuseum, Bonn, 2013



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Ausgabe 9  2014
Ausstellungen Philippe Thomas, Tatiana Trouvé [25.06.14-21.09.14]
Institutionen Mamco Genève [Genève/Schweiz]
Autor/in Véronique D'Auzac de Lamartinie
Künstler/in Tatiana Trouvé
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