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Fokus
3.2015


 Prix fédéral d'art 2011, l'imposante sculpture ‹Booby Trap› de Luc Mattenberger vient d'intégrer la collection d'art contemporain de la Fondation ‹Kunst Heute› du Musée Cantonal des Beaux-Arts de Berne. L'oeuvre est visible sous toutes les soudures et offre l'occasion de parler d'un des artistes les plus talentueux de sa génération.


Luc Mattenberger - Une torpille genevoise


von: Véronique D'Auzac de Lamartinie

  
Booby Trap, 2010-2011, Moteur, aluminium, réservoirs de F5-Tiger, turbine, courtesy Rotwand, Zurich. Photo: Aurélien Bergot


L'oeuvre torpille a suspendu son vol devant la façade du musée le temps de l'exposition, ce qui permet aux visiteurs de détailler son profilage élégant, ses boulons alignés et sa ligne fuselée tout en sirotant un café à la cafétéria du musée. La lancée de ‹Booby Trap›1 s'est effectuée en 2010 lors d'une performance dans le bassin portuaire Hafen II de Bâle destiné à acceuillir les produits pétroliers et autres chimies rassurantes. Tel un marsouin vindicatif, harnaché en véritable conquérant naval sans peur et sans reproche, l'artiste à chevauché son oeuvre pendant presque vingt minutes à la vitesse de 16 noeuds nautiques, bravant le danger, les turbulences, les risques de retournement et les remous provoqués par sa propre avancée. ‹Booby Trap› n'a pas surpris la sécurité du port lors de cette performance (aucune interception n'a interrompu cet engin potentiellement dangereux) mais tend des pièges plus incidieux: celui d'une comparaison littérale avec une bombe, celui des poncifs de la signification, là où l'imagination créatrice est convoquée. En effet, cette torpille pourrait drainer dans son sillage tout un flot de lieux communs: depuis la déferlante belliqueuse de l'instrument de guerre, à la houle du mimétisme phallique, et jusqu'aux clapotis, non dénués d'humour, de l'appareil utilisé par un Capitaine Haddock en quête du trésor de Rackham le Rouge.
Ce Poséidon de la création (tout artiste est un démiurge) ne flotte pas seulement sur la vague de l'objet parfaitement abouti, à l'esthétique rassurante et lisse; Luc Mattenberger aime fluctuer entre les registres de sens, vogue avec plaisir dans des ressources philosophiques, plonge aisément dans un questionnement très intellectuel et baigne volontiers ses oeuvres dans des tensions contraires. En effet, outre cette performance sauvage (impromptue), l'appareil-sculpture engage deux dimensions souvent présentes dans les travaux de l'artiste: l'éveil d'une dynamique de l'imagination d'une part et, d'autre part, l'inscription de l'oeuvre dans une action à reproduire, un geste à reconstruire, un processus à mettre en oeuvre.

La matière est un centre de rêve2
Selon les thèses bachelardiennes toujours si enrichissantes pour la réflexion sur l'art, chaque matière possède une beauté intime, dégage un espace affectif, est un miroir énergétique qui nous révèle nos forces. Or le fer, les matières dures, ici l'aluminium pour ‹Booby Trap›, éveillent un dynamisme masculin, provoquent un coefficient d'adversité et dégagent une force active. La dureté ne possède pas seulement une résistance matérielle, elle déploie une résistance hostile, elle éveille une adversité intrinsèque à sa robustesse, à sa solidité; le fer est une matière primitivement rebelle et se connote des termes de stabilité, d'inaltérabilité, d'indestructibilité. Les matières dures déclenchent un onirisme actif qui unit l'imagination et la volonté; elles arrêtent le rêve et convoquent des images de vitalité. Les matières dures sont des matières qui nous provoquent. Les images de la dureté sont des images de réveil. «Avec le mot dur, le monde dit son hostilité et, en réponse, les rêveries de la volonté commencent. C'est un mot qui ne peut tranquillement rester dans les choses.»3 Ce rapport à la matière est particulièrement incisif dans des oeuvres où souvent les matières dures sont prépondérantes, et desquelles la richesse créatrice dérive de l'association subtile entre cette dureté hostile, dynamique, masculine, et la sensualité calme qui s'en dégage: douceur tactile, extérieurs lisses comme des invites à la caresse, pureté des lignes, équilibre des formes, symétrie des volumes.

Le poids et l'envol
La dynamique des oeuvres ne naît pas seulement des matériaux utilisés: elle surgit dans l'activation de forces d'opposition qui génèrent une tension ardente. Ici, la force gravitationnelle liée au poids de ‹Booby Trap› est contredite par la suspension de l'oeuvre au-dessus du sol. Ce petit goujon ténébreux d'environ 350kg flotte entre deux eaux, deux forces d'attraction: une qui l'attire vers une profondeur abyssale et l'aspire vers une verticalité éthérée, une apesanteur improbable, l'autre suggérée par la ligne horizontale de la torpille dans sa lancée océane imaginaire. L'opposition des forces et la verticalité induite par la gravité d'objets en suspension se retrouve dans une autre oeuvre récente de l'artiste, ‹Croix›, 2013-2014, présentée lors de l'exposition ‹Carnet de bal› organisée par le Mamco à la Fonderie Kugler fin 2014.
Sur le thème de l'ambivalence soignée, le travail de Luc Mattenberger explore d'autres territoires où l'ambiguité suggérée suscite une avancée sur un sol plus mouvant, et dans laquelle l'instabilité du sens est exploitée. Ces terres inconnues se retrouvent, par exemple, dans ‹Born and Raised›, 2014, une impression à jet d'encre de 400x300 cm. Dans une salle vaste aux murs de parpaing presque bruts, différents objets se côtoient: de grosses tenailles bizarrement agrémentées de cuir, un grand tablier blanc semblable à celui d'un maréchal-ferrant ou d'un boucher, des gants de protection en cuir blanc et, fixé horizontalement sur un support d'acier, un fer dont la forme triangulaire improbable n'évoque aucun signe de ralliement ni aucun symbole connu. Sur le sol fonctionnel facilement lavable, une bonbonne de gaz alimente une sorte de forge prête à l'emploi. Tous les éléments composent un dispositif pour, semble-t-il, effectuer le marquage du bétail, le fer étant chauffé avant d'être appliqué sur la peau. Les murs conservent des traces brunes qui suggèrent l'utilisation récente de ce lieu, témoin de scènes angoissantes. Oscillant entre l'inquiétante étrangeté freudienne et un documentaire sur les fermes texanes d'élevage bovin, les voies de l'interprétation s'ouvrent sur différents registres: mise en scène sordide, dispositif sadique, théâtre de l'horreur, panoplie du parfait tortionnaire.
Comme souvent dans les oeuvres de Luc Mattenberger, les ressorts de l'inter­prétation sont complexes et riches: parfois ludiques, parfois ambivalents ou poétiques. Ses oeuvres ne cessent de surprendre. Elles dégagent un sentiment de constance dans l'assurance de la démarche, de sérénité dans le choix des modes d'opération. Fortement connoté, son vocabulaire esthétique se distingue et exhale une énergie créatrice résolument singulière.
Véronique d'Auzac est critique d'art et souhaite promouvoir la création contemporaine locale.
veronique.dauzac@bluewin.ch

1 Composée d'un réservoir de F5-Tiger, d'une turbine et d'un moteur de 70 chevaux ‹Booby Trap›, qui se traduit par piège ou traquenard, s'inspire des torpilles type 93 de la marine impériale japonaise utilisées lors de la seconde guerre mondiale, et du sous-marin de poche Kaiten, arme suicide avec charge explosive nécessitant d'être conduite sur la cible par des kamikazes.
2 Gaston Bachelard, ‹La terre et les rêveries de la volonté›, José Corti, 1947.
3 Idem, p. 72.

Bis: 26.04.2015


à paraître: Monographie, Département de la culture de l'État de Genève, 2015



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Ausgabe 3  2015
Ausstellungen Im Hier und Jetzt! [24.10.14-26.04.15]
Institutionen Kunstmuseum Bern [Bern/Schweiz]
Autor/in Véronique D'Auzac de Lamartinie
Künstler/in Luc Mattenberger
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