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Fokus
4.2015


 Spatialisées dans un lieu historique de l'industrie, les installations de Raphael Hefti sont un temps second de l'oeuvre. En engageant un dialogue avec le lieu, il les affranchit de leurs atours les plus séduisants et traite leur enjeu ontologique; ou de proposer que faire du produit esthétique d'une démarche qui considère d'abord les processus matériels.


Raphael Hefti - Matière dévoyée en posture installative


von: Laurence Schmidlin

  
links: OR OR OR?, 2015, Vue de l'exposition Centre d'Art Contemporain Genève. Photo: Annik Wetter
rechts: OR OR OR?, 2015, Vue de l'exposition Centre d'Art Contemporain Genève. Photo: Annik Wetter


Formé en électromécanique avant d'opter pour une carrière artistique, Raphael Hefti atteste la fragilité insoupçonnée de l'acier en voyant, lors de son apprentissage, un marteau en cours de fabrication se briser en mille morceaux. Sa démarche se place sous cette anecdote à laquelle la pièce ‹Replaying the Mistake of a Broken Hammer›, 2011, renvoie d'ailleurs: Hefti tire profit de mauvaises manipulations dorénavant intentionnelles. Il joue avec la chimie des substances, modifie un facteur au cours de procédés de transformation thermodynamique, détourne les décisions rationnelles derrière un mode de production industrielle. La matière est affectée dans sa structure même: ce qui devait être solide se montre fragile, ce qui devait être transparent est opaque, ce qui devait être incolore révèle un spectre chromatique. Ces résultats, fortuits, sont les traces visibles du processus engagé par chaque manoeuvre. Ils indexent les écarts pris avec l'usuel et le raisonnable.

L'objet malgré tout
Les recherches de Hefti sur les limites des matériaux comme ressources créatrices posent la question de leur finalité. L'artiste insiste sur la part spéculative de son travail, sur le nécessaire temps d'expérimentation et sur l'importance des échanges avec les techniciens qu'il doit convaincre de détourner telle procédure de fabrication. Ses artifices lui permettent d'entrer dans la matière, d'intervenir au plus profond de sa composition et d'en tirer une réalité inédite. Hefti évoque un travail de sculpture opéré depuis l'intérieur ou encore met au point une «technique de dessin» dans l'acier, en collaboration avec le forgeron Bruno Michel (‹Raw Draw›, 2014). Il ­ritualise rarement ses recherches (elles font parfois l'objet de performances publiques comme ‹Quick Fix Remix› en 2012); il ne les restitue pas non plus sous une forme davantage scientifique (même la documentation vidéo dont elles font l'objet promeut plus qu'elle ne protocole). Il en tire surtout des objets d'art aux dimensions des standards industriels. La disponibilité du produit subordonne naïvement à l'usine autant que ces formats normés permettent d'entretenir le souvenir d'un état brut.
Ces objets, donc, portent les stigmates de procédures altérées et altérant la matière dont ils sont composés. Ils sont les supports d'images semblables à des éruptions solaires ou des vues atmosphériques - s'il faut les décrire -, de couleurs chatoyantes et changeantes qui satisfont l'oeil avide d'une expérience esthétique. Ces plans opalins ou bigarrés sont exposés en ayant presque abandonné leur récit. La science ne saurait-elle être qu'une technique de création permettant d'élargir le vocabulaire des formes des catégories artistiques traditionnelles? Avec quel objectif les oeuvres de Hefti occupent-elles l'espace si elles ne tentent pas de le modifier ­à son tour? Ou cette attente d'autre chose, cette insatisfaction face à juste des objets et des images, déguise-t-elle notre incapacité à percevoir l'ingénierie dans le monde qui nous entoure? Dans la série ‹Substraction as Addition›, une vitre à destination muséale reçoit un revêtement antireflets à plusieurs reprises au lieu d'une: tandis que sa fonction en est neutralisée, le panneau s'est paré d'un effet de miroir aux couleurs irisées qui varient selon la lumière. La couleur ne possède aucune signification. Elle n'est qu'une longueur d'onde du spectre lumineux, qui se revendique en tant que ce phénomène physique et en tant que preuve d'une mutation. Ces vitres s'exposent; elles n'ont plus de valeur d'usage et intègrent l'économie du beau. À l'inverse, l'installation permanente à la Fondation Van Gogh Arles (‹The Violet Blue Green Yellow Orange Red House›, 2014) est la fois visible depuis l'extérieur comme modifiant la toiture qu'elle a colonisée et dans l'espace d'accueil via des jeux de reflets produits par ces 78 plaques de verre dichroïque (qui retrouvent par ailleurs un rôle utile en absorbant les rayons ultraviolets).

L'objet malgré lui
Dans plusieurs de ses récentes installations, Hefti agit ainsi dans le temps second de l'oeuvre, soit au-delà des dispositifs d'exhibition auxquels il a semblé parfois se limiter. Les espaces du Centre d'Art Contemporain de Genève sont ceux de l'ancienne Société genevoise d'instruments de physique. Leurs sols, jonchés de particules métalliques, sont une mémoire des activités de fabrication d'appareils scientifiques, d'optique et de mesure. Si Hefti n'exploite pas le site de ce point de vue-là, il en tire une allégorie pour médier son travail. Dans une situation magnifiquement scénographiée, il présente une première installation constituée de trois plaques, disposées à l'horizontale et exposées sous une lumière particulière, révélant des images matérielles. Sur ces panneaux a été déposée de la poudre de fer qui par inflammation a formé des zones bleues et gris-brunâtres s'entremêlant. L'un d'entre eux paraît à peine traité. Il est surélevé sur une structure et pris dans le dispositif de combustion utilisé par l'artiste.
Cette sorte de plan de travail, laissé en suspens, divulgue partiellement l'enjeu de production. Cette oeuvre se différencie par exemple de la série des spectaculaires photogrammes ‹Lycopodium›, dans laquelle le processus était «iconographié» en jeux de couleurs étourdissants, ceux d'explosions fixées sur le papier dans leur mouvement et leur instantanéité, surplombant parfois le public (2014) et le poussant à une seule posture contemplative. Au Centre d'Art Contemporain à Genève, le sujet est réellement une fabrique d'images.
Face à cette première installation, Hefti a déployé, entre le sol et le plafond, des dizaines de barres d'aluminium, d'acier, de titane et de cuivre. Ces tiges ont été chauffées électriquement afin de faire apparaître des zones colorées, parfois cendrées. La majorité d'entre elles sont concentrées au même endroit, par points d'énergie, d'autres s'étirent spatialement. Contrairement à une proposition anté­rieure ­(‹Various Threaded Poles of Determinate Length Potentially Altering their Determinacy›, à Nottingham Contemporary, 2014) qui les montrait dispersées individuellement à travers une pièce dans toute leur précarité (le public était invité à déambuler dans cette futaie avec précaution), ces groupes de javelots font preuve d'une force expressive inédite. La curiosité pour leurs qualités présentes est renforcée par cette démonstration physique. L'ambiguité du mot «or», que l'on retrouve à triple dans le titre ­du projet, marque autant l'obsession du métal que l'alternative (dans la langue anglaise), le point d'interrogation autant le doute sur la nature de la matière que l'infinitude des possibilités.
Laurence Schmidlin est conservatrice du Cabinet cantonal des estampes et directrice adjointe du Musée Jenisch Vevey. laurence.schmidlin@gmail.com

Bis: 26.04.2015


Raphael Hefti (*1978, Bienne) vit à Zurich et Londres
1998-2002 Diplômé de l'ECAL et de la Slade
2009-2011 School of Fine Art, University College de Londres

Expositions personnelles (sélection)
2014 ‹Raphael Hefti›, Nottingham Contemporary, Nottingham
2013 ‹Nature more›, CAPC, Bordeaux; ‹Quick Fix Remix›, Ancient & Modern, Londres
2012 ‹Inside the White Cube', White Cube Gallery, Londres; ‹Launching Rockets Never Gets Old›,
Camden Arts Centre, Londres
2011 ‹327 Different Sounds›, Coalmine Galerie, Winterthour; ‹Beginning with the First Thing
that Comes to Mind›, Fluxia, Milan



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Ausgabe 4  2015
Ausstellungen Ernie Gehr, Raphael Hefti [30.01.15-26.04.15]
Institutionen Centre d'Art Contemporain [Genève/Schweiz]
Autor/in Laurence Schmidlin
Künstler/in Raphael Hefti
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