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Fokus
7/8.2015


 Sous son manteau de crépi iridescent, l'exposition de Denis Savary invite à la rencontre des matières et des formes, égrenant à chaque station ses objets signifiants et ses références. L'histoire s'y écrit par bribes, emprunts et décalages. Il suffit de se baisser pour en cueillir les fragments dispersés et reconstruire à sa guise le scénario suggéré.


Denis Savary - L'effet matriochka


von: Séverine Fromaigeat

  
links: Öyvind, 2015, résine, tissus, cuir, nacre, fourrure, 37x40x46 cm. Photo: Annik Wetter
rechts: Vue partielle de l'exposition: Boréale, 2014, bois, métal, corde, cuir, 150x250 cm; Jubilé, 2015, acier, 210x186x8 cm/203x182x8 cm. Photo: Ilmari Kalkkinen


Denis Savary élabore un système complexe de références littéraires et artistiques dont il extrait des sculptures, des dessins ou des vidéos. Chaque objet, chaque image amorce une narration truffée de métaphores et d'allusions à des domaines parfois hétérogènes. Cette dérive iconographique ne connaît ni limite ni finitude. Elle se rejoue à chaque nouvelle collaboration, chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle découverte. Pour son exposition au Mamco, Denis Savary a laissé vagabonder son imaginaire vers les rives de l'océan Arctique et les sommets enneigés. La métaphore glacée file le long des couloirs et des salles, longeant les murs granulés pour l'occasion. Comme un courant d'air frais, une brise marine.
Sur la banquise aménagée par l'artiste, on croise un esquimau, une montgolfière, du verre soufflé, des baleines articulées, une piscine, une méduse échouée et des feux d'artifices. Presque la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection. Il y a une pointe de surréalisme chez Savary. Un certain goût pour l'enchâssement. Les images qui se dessinent aussitôt se dérobent. Elles se ­fixent, parfois, et déclament leurs éphémères fictions, où les objets deviennent tour à tour personnages, décor et mise en scène.

Panoramas versatiles
Lorsque le Mamco prend ses quartiers dans l'ancienne usine de la SIP (Société des instruments de physique), le quatrième étage de ce qui devint le musée offre alors un panorama dégagé sur l'extérieur. Une vue presque circulaire sur les environs, montagnes et clochers en sus. Au fil des aménagements muséographiques, le ­paysage s'est obscurci et des murs se sont dressés entre l'extérieur et l'intérieur. ­Denis ­Savary a souhaité évoquer le souvenir de ce belvédère et ouvrir à nouveau l'espace sur l'extérieur. Afin de faire réapparaître cette échappée sur les cimes du Mont-Blanc au sein du musée - en écho à celles du panorama que souhaitait ­Viollet-le-Duc pour sa demeure lausannoise, point de départ du projet -, l'artiste choisit d'habiller les murs d'un crépi iridescent. Les cimaises se transforment ainsi sous l'effet d'une ­texture givrée (‹Jour blanc›, 2015). Au coeur de l'été, ce décor glacé joue de la réversibilité des saisons, des espaces, des temporalités. Il invite à la rencontre des matières et des formes qui défilent dans l'exposition.
Denis Savary convoque la banquise et c'est le musée qui devient un habitat organique peuplé d'une faune en quête d'histoire. À l'instar de ces baleines sculptées en bois massif (‹Boréale›, 2014) qui lévitent dans l'espace, sous le regard de masques colorés suspendus aux murs (‹Jubilé›, 2015). Ces impressionnantes marionnettes articulées dérivent des masques à transformation des Kwakwaka'wakw, tribu amér­indienne de la côte nord-ouest du Pacifique. Munis d'un mécanisme permettant de déployer des volets latéraux, elles révèlent sous leur face animale un visage humain. Lors du rituel dansé traditionnel, le masque s'ouvre et la transformation ontologique s'opère: l'esprit animal incorpore l'humain. Le changement de forme matérialise ainsi la métamorphose spirituelle. Citations presque à l'identique de l'objet originel, mais dénuées des ornementations symboliques, les baleines de Denis Savary traversent les époques et mélangent les cultures. Et se chargent d'histoires supplémentaires au gré de leurs pérégrinations. Moby Dick, Jonas et Pinocchio parcourent eux aussi cette union-désunion de l'homme et de l'animal qui s'incarne dans ‹Boréale›.

Dérives au grand large
En vis-à-vis, d'autres masques, d'autres références. Avec ‹Jubilé›, Denis Savary provoque la rencontre impromptue des portraits dessinés par Katsushika Hokusai et des néons minimalistes de Maurizio Nannucci. Masques, traditions séculaires, exotisme: le voyage ethnographique se teinte d'allusions à l'histoire de l'art et, simultanément, le jeu des citations s'assortit de nouvelles inflexions.
Les sauts sémantiques d'une sculpture à une autre, d'une image à une autre, construisent une narration elliptique. Insaisissable et lacunaire, elle devient une trame élastique qui attrape dans ses filets les innombrables curiosités de l'artiste. Les matériaux utilisés - textiles, verre, caoutchouc, résine, fourrure, cuir, bronze, etc. - exacerbent cette métamorphose permanente de l'image et de la forme. Ainsi, les sacoches sculpturales suspendues sur leur tige métallique, ‹Bound to Fail (B. T. F.)›, 2015, proposent successivement un visage avachi, une forme éléphantesque, une citation des sculptures molles de Robert Morris, un volume abstrait de creux et de bosses ou une ode au simili cuir argenté façon Sylvie Fleury.
Avec ‹Stromboli›, 2015, sculpture sinueuse de matière noire et brillante, la figure endormie d'une muse modiglianienne croise la silhouette d'une femme de Thomas Schütte pour devenir un horizon vallonné, ou une excavation sédimentaire. Ailleurs, ‹Qilakitsoq›, 2015, sous son fin grillage de fils de cuivre crochetés, cache une demi-sphère de verre transparent. Méduse ondoyante, objet précieux et délicat, cette sculpture anthropozoomorphe s'inscrit dans un récit archéologique du pôle Nord. ‹Qilakitsoq› s'inspire en effet d'un site de fouilles où des corps gelés datant du XVe siècle ont été retrouvés dans un état de conservation particulièrement remarquable. La fascination de l'artiste pour les procédés d'embaumement se devine également avec ‹Öyvind›, 2015, l'esquimau minuscule aux pieds glacés, qui s'apparente autant aux momies retrouvées au Groenland qu'à une poupée pour enfant, et évoque la posture de Sebastián de Morra, nain du roi Philippe IV, peint par Velasquez. Dans le tournoiement des motifs et le foisonnement des citations, les paysages et les visages affleurent. Et souvent se confondent. Savary creuse sa géographie et dessine ses personnages, ‹Otis›, 2015, ‹Neige de printemps›, 2014. Il esquisse des courbes topographiques, ‹Stromboli›, et érige des ouvrages architectoniques, ‹Tunnels›, 2015.
Un peu chaman, un peu aventurier, il pervertit les codes du trivial et du sublime, s'accapare les objets rituels de tribus ancestrales et tente d'ouvrir de nouveaux territoires, qui n'auraient encore ni fondations stables ni histoire figée. Parcourir une exposition de l'artiste procède d'un cheminement sur des sables mouvants. Il insuffle à la mise en scène de ses oeuvres une idée de flux continu, d'effet de contagion, de détournements féconds. À mesure qu'une image surgit, elle se modifie et annonce la suivante, qui à son tour se déforme et s'échappe. De métamorphoses en débordements, de décalages en superpositions, l'exposition s'offre dans une constante circulation.
Séverine Fromaigeat est historienne de l'art et commissaire d'exposition. severine.fromaigeat@bluewin.ch






Bis: 13.09.2015


Denis Savary (*1981, Granges-près-Marnand, Vaud), vit a Genève.

Expositions personnelles
2012 ‹Baltiques›, Kunsthalle Berne
2010 ‹La Villa›, Villa Bernasconi, Genève; ‹Le Narrenschiff›, Centre PasquArt, Bienne; ‹Carousel›,
la Ferme du Buisson, Noisiel
2008 ‹Billard›, Galerie Evergreene, Genève; Atelier du Jeu de Paume, Paris; Galerie Xippas, Athènes
2007 Musée Jenisch, Vevey
2006 ‹Bélvédère›, Circuit, Lausanne



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Ausgabe 7/8  2015
Ausstellungen Stéphane Bordarier, David Claerbout, Carroll Dunham, Raymond Hains, Hayan Kam Nakache, Renée Levi u.a. [10.06.15-20.09.15]
Institutionen Mamco Genève [Genève/Schweiz]
Autor/in Séverine Fromaigeat
Künstler/in Denis Savary
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