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Fokus
9.2015


 ‹Art Môtiers›, c'est les vacances de l'art. Loin des grandes messes estivales, on se détend. On suit de petits sentiers aux herbes hautes en guettant les ajouts inattendus au paysage. Ici, un renflement de terrain un peu suspect; là, une grotte aménagée, une cabane. À la fois muse et boîte à outils, la nature se glisse dans tous les rôles.


Art Môtiers 2015 - Le dépaysement au détour d'un sentier


von: Gauthier Huber

  
links: Denis Savary · Maldoror, 2012-2015. Photo: Alain Germond
rechts: Sebastian Muniz · Floccinaucinihilipilification (vue partielle de l'installation). Photo: Alain Germond


L'affiche, c'est Daniel Spoerri. Un fond vert pâle pour évoquer l'absinthe, pas d'image, un texte écrit à la main comme sur une carte de buvette de campagne. Le principe de la manifestation reste le même que pour les éditions précédentes: un jury de sept membres; chacun choisit et donne carte blanche à une dizaine d'artistes dont la plupart acceptera de passer quelques jours au Val-de-Travers pour y investir une écurie, un champ, un petit coin de forêt. Le vernissage, c'est comme une fête de village. Ensuite, muni d'une carte, le visiteur découvre que les oeuvres qui pourraient être transférées telles quelles dans n'importe quel centre d'art ne sont pas toujours les plus réussies. Il suffit parfois, avec peu, de raconter l'histoire de ce qui est déjà là, d'éclairer l'incongruité de ce contexte à nul autre pareil.
Les pièces de John M Armleder, Olivier Mosset et Ben Vautier, figures omniprésentes du paysage artistique suisse et piliers de la manifestation, résonnent d'un esprit moderniste et expérimental toujours aussi efficace. Le premier s'adresse à l'enfance (retrouver des objets en verre enfouis sous terre); le second, à la sculpture traditionnelle (buse circulaire de béton préfabriquée posée sur un socle constitué de buses de béton préfabriquées); le troisième tenterait plutôt de réveiller les dieux ou, qui sait, d'attirer l'attention des satellites de Google (un gigantesque ‹Fuck art› posé sur une colline). On associe généralement Môtiers à l'absinthe et à Jean-Jacques Rousseau. Pavel Schmidt rappelle que le village était également le passage obligé, à la Belle Époque, pour se rendre à Paris. Son installation de neuf réverbères parisiens historiques posés, à la manière de mikados, dans la cour de la Maison de l'absinthe, peut évoquer un stock de canons, un tas d'arbres abattus ou encore certaines pièces Fluxus; les enfouissements d'Armleder en sont une aussi, plus explicitement.

Pistes pour un ailleurs
‹Maldoror› de Denis Savary est une pièce envoûtante, fascinante, sans doute la plus ‹poétique› de l'exposition (poésie surréaliste). Les deux noix de coco géantes sur pattes qui la constituent, inspirées à l'artiste par un tableau de Max Ernst ayant servi de couverture à une édition du livre de Lautréamont, s'intègrent merveilleusement au contexte d'une petite écurie traditionnelle. Ce qu'elle propose, c'est une sorte de voyage immobile entre une fiction dont elle incarne la queue de comète et ce qui serait finalement la réalité d'une campagne beaucoup plus insaisissable, plus mystérieuse qu'il n'y paraît, peuplée de mandragores, de voyageurs fantastiques. Actualisant la métaphore rimbaldienne du salon au fond d'un lac, Barbara Signer et ­Michael Bodenmann ont suspendu un panneau indicateur de centre commercial sous de hautes branches. Cet amalgame de caissons lumineux désormais blancs (sans logos ni enseignes) en acquiert une présence d'objet ou de module architectural surréel en transit. Le dépaysement mis en oeuvre par Markus Weiss, plus pratique dans sa conception, n'en est pas moins d'une grande ingéniosité. En faisant disparaître l'une des grandes fontaines du village à l'intérieur d'une structure en bois accessible par un escalier, il transforme celle-ci en une petite piscine, dont le rebord de pierre du bassin est désormais à fleur de plancher. Une manière astucieuse de combattre la canicule, mais le visiteur peut également s'y installer sur un banc pour lire, écrire ou rêver. L'oeuvre de Vanessa Billy, discrète, pourrait servir de point de départ à une nouvelle fantastique: un tonneau d'essence est posé au bord d'une route; à l'intérieur, un trou; au fond, un couvercle. À ne soulever sous aucun prétexte!

Repli intimiste
Une kyrielle d'architectures minimales, de petits coins secrets ont envahi Môtiers cette année. Du nichoir à oiseau décoré d'Ingo Giezendanner au ‹boudoir du terroir› de Simon Beer - une tour en bois où l'on peut se calfeutrer, seul ou à deux -, en passant par l'abri primitif de Bob Gramsma ou encore l'empreinte de Rebecca Sauvin sur une pierre dans une grotte, ces signes du repli intimiste constituent à n'en pas douter un symptôme de notre époque. Ce n'est plus le repli de l'ermite, seul dans sa grotte à méditer sur les mystères du monde; plutôt le cocon régressif où l'on peut jouer à ‹Into the Wild› sur une console avec des écouteurs pour mieux entendre les cris d'animaux. ‹Pavillon de la Pensée sauvage›, de Guillaume Pilet est un amalgame entre la yourte traditionnelle et le lounge. Son intérieur, qui contient une table ronde et de jolies tentures rayées aux motifs géométrisant, confère à l'endroit le charme d'une tradition exotique revisitée. Suivent trois pièces très «magrittiennes». À l'entrée de la forêt, dans la fraîcheur, Sebastian Muniz a installé une cage aux barreaux de bois clair à l'intérieur de laquelle un miroir, en légère rotation, semble guetter le spectateur comme pour lui voler son image. Une pièce énigmatique, entre le piège et ce qui pourrait être un perchoir design pour animaux de fables.

Une expérience à plusieurs inconnues
Le duo Haus am Gern, remarqué lors de l'édition précédente pour son ‹arbre à chaussures›, a reproduit cette année, dans la forêt, le fameux dispositif de studio de photographie du début du vingtième siècle par lequel le modèle se voit multiplié par cinq. ‹Magrittienne› également l'installation du Collectif indigène, sur une maison de village, dont les volets traditionnels ont été remplacés par des miroirs de même taille. Et puis, il y a les adeptes de la blague. Vincent Kohler, remarqué lors de l'édition précédente par sa machine à allonger et à décorer les pièces de vingt centimes, a passé les fuseaux d'un jeans géant avec ceinture à deux troncs d'arbres; Marie Velardi, pointé la flèche d'un panneau jaune de randonnée vers le ‹Centre de la Terre›; Francisco da Mata, installé devant un champ pittoresque deux simulacres d'empâtements géants de peinture acrylique sortie du tube en hommage distancié à la peinture ‹sur le motif›; Markus Schwander et Tina Z'Rotz, ajouté de petits avant-toits à un bâtiment du village. On entre là dans une autre idée de la nature, celle des surprises de Pâques aux abords de la maison des grands-parents.
Môtiers, c'est un peu le Koh Lanta de l'art; coupée des commodités d'accrochage usuelles, sans curateur ni toujours d'aide à l'installation, l'oeuvre est prise dans une expérience à plusieurs inconnues. Il faut négocier avec la nature, toujours capricieuse - les bancs de terre crue d'Yves Mettler, pour l'anecdote, n'ont tenu que quelques jours. Et surtout, choisir le bon emplacement. La sculpture d'Olivier Mosset, dont la silhouette se découpe au loin, dans un champ inaccessible, eût été bien moins intéressante au centre du village. Le boudoir de Simon Beer eût sans doute gagné à se trouver dans un champ. Il semble loin, comme le relève Pierre-André Delachaux (fondateur d'Art Môtiers) dans le catalogue, le temps où les artistes invités se contentaient de choisir, dans leurs ateliers, une ‹belle pièce›.

Gauthier Huber est journaliste indépendant, enseignant et artiste. gauthierhuber@hotmail.com


Bis: 20.09.2015



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Ausgabe 9  2015
Ausstellungen Môtiers 2015 – Art en plein air [20.06.15-20.09.15]
Institutionen Im öffentlichen Raum [Môtiers/Schweiz]
Autor/in Gauthier Huber
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