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Fokus
11.2015


 Célébrée pour son travail performatif et ses installations, Manon propose à Genève un parcours photographique qui réunit des oeuvres historiques et des séries inédites et récentes. Autour de la mise en scène de sa propre image, elle affirme une féminité subversive et théâtrale. L'exposition nous emmène dans son univers de fantasmes et de glamour.


Manon - Le désir, le masque et la chair


von: Séverine Fromaigeat

  
links: Selbstporträt in Gold, lightbox, 189x126 cm, 2011-2014 ©ProLitteris
rechts: Das lachsfarbene Boudoir, Installation, 1974-2000 ©ProLitteris


Depuis son apparition sur la scène artistique zurichoise des années 1970, Manon s'est distinguée par une mise en scène d'elle-même qui manipule différentes représentations sociales du féminin. Avec un goût prononcé pour le travestissement, elle incarne tour à tour une vamp, une diva exigeante, une reine de beauté, une exhibitionniste timide ou un dandy androgyne. C'est plus particulièrement la femme comme objet de désir qui constitue le sujet récurrent de son travail, et dont elle n'hésite pas à exacerber les attraits et les séductions. À la manière d'une précoce Cindy Sherman, elle transforme son corps et son visage au gré des scénarios, et, sous le grimage et les fards, les classes sociales, les genres et les âges s'entremêlent. Elle apparaît ainsi sous les traits de Manon, ce nom détaché de toute appartenance familiale ou matrimoniale avec lequel elle a résolu de se présenter. Nom de scène et nom de ville, il fonctionne à la manière d'un masque qui la libère d'être soi tout en la dissimulant. Un nom pour elle et pour son double, deux entités qui se fondent l'une dans l'autre, comme se fond la vie dans l'oeuvre. La construction de soi chez Manon devient foucaldienne: elle se déchiffre elle-même en s'inventant sans cesse.

L'usage des plaisirs

En 1974, pour sa première installation, elle expose son boudoir rose saumon (‹Das lachsfarbene Boudoir›), qui est aussi sa chambre à coucher, et offre au regard de tous les visiteurs une collection d'objets intimes, de costumes et de mobilier. Sous les draps satinés et les fourrures, elle dévoile un monde de soieries et d'ors, de bulles de champagne et de plumes d'autruche, de jouets érotiques et de fruits défendus. Le spectateur se retrouve en position de voyeur impudique, hypnotisé par la profusion sensuelle du décorum.
Avec le déplacement de son univers intime vers le champ artistique, Manon rend compte de l'esthétisation de sa propre vie: tout ce qu'elle côtoie devient matière à composition. En ce début des années 1970, il s'agit aussi de revendiquer une culture hédoniste et libertine de la sexualité qui ne serait ni exclusivement réservée aux hommes ni élaborée par eux. Avec ‹Manon Presents Men›, 1976, elle s'emploie justement à inverser les rôles habituels du commerce sexuel et met en vitrine, lors d'une soirée en plein centre de Zurich, de séduisants jeunes hommes qu'elle habille selon différents stéréotypes masculins. Séducteur, drag queen ou rocker, ils s'exposent aux passants sous une lumière rouge tamisée. Manon a conservé pour le théâtre une inclination qui ne l'a pas quittée depuis ses études d'art dramatique. Costumes, acteurs, maquillage, scénarios, décor, lumières: elle y emprunte les accessoires et les codes qui lui permettent d'explorer et de déconstruire la question de l'identité et des modèles sociaux.

Jeux de rôles (derrière le rideau)
Pour accueillir Manon à Genève, le Centre de la Photographie se pare des attributs du monde de la nuit, ceux du cabaret ou du peep-show: tapis rouge, rideau noir, mur recouvert de tissu façon velours. Un close-up sur une immense bouche exagérément maquillée ouvre le parcours photographique (‹Lippen›, 2011-2015). Telle une enseigne lumineuse - l'image est rétro-éclairée -, elle indique le chemin, pulpeuse et kitsch tout à la fois. Derrière le rideau noir, une salle obscure s'illumine à la lueur de l'‹Autoportrait doré›, 2011-2014. Cette oeuvre récente est un autoportrait à rebours: sous le déguisement, Manon se cache. On ne distingue d'elle que les yeux, dont toute expression est absente. Le visage, dissimulé derrière un masque, et le corps, entièrement recouvert d'une combinaison dorée moulante, restent silencieux. L'image est pourtant éloquente. Assise sur une chaise, entourée d'un appareillage technique aux connotations aussi bien médicales que sexuelles, elle se représente à la fois comme la dominatrice d'un jeu érotique sadomasochiste et comme une prisonnière soumise aux fantasmes d'autrui. Leitmotiv inextinguible, obsession récurrente, l'érotisme parcourt tout l'oeuvre de Manon. Les tirages noir et blanc, ‹Fetische›, 1974, évoquent précisément cette attirance de l'artiste pour les formes ambigües et chargées d'allusions dont elle arrange méticuleusement les suggestions charnelles.
Parfois, Manon détourne exceptionnellement l'objectif d'elle-même, pour capter le hors-champ et s'échapper momentanément vers l'extérieur afin d'attraper des vues d'architectures. Des tons rose et vert accompagnent les images d'hôtels désertés (‹Marienbad›, 2009-2011, ‹Häuser›, 2008) comme un camaïeu de chairs. À l'instar de son travail sur le corps, c'est un regard subjectif qui saisit ce paysage à l'abandon. Un regard qui scrute les traces du temps sur des façades vétustes.
L'exposition se clôt avec l'explosion finale d'‹Elektrokardiogramm 303/304› (1978-2011), mise en scène radicale d'une Manon psychédélique, qui manipule son propre corps, le dessine, le sculpte, le modèle dans une série de variations stylisées. La plongée hypnotique est accentuée par un sol en damier noir et blanc qui donne une dimension physique au vertige des images. Manon s'expose, impudique, dramatique, prédatrice, fragile aussi. Subversive, elle ne craint pas d'affirmer une féminité exacerbée. En regardant son travail, on se souvient de ses illustres collègues, pionnières comme elle dans la pratique de la photographie et du body art, Hannah Wilke, Katherina Sieverding, Adrian Piper, Valie Export, Orlan. Aucune n'aura cependant usé de sa propre séduction avec autant de glamour, d'excentricité et aussi peu de crainte. Manon reste son propre et unique miroir.
Séverine Fromaigeat est historienne de l'art et curatrice. severine.fromaigeat@bluewin.ch

Bis: 29.11.2015


Manon (*1946, Berne) vit et travaille à Zurich

École des arts appliqués, Saint-Gall, Conservatoire d'art dramatique, Zurich
1975 Prix Kiefer-Hablitzel
1980 Résidence à la Cité Internationale des Arts, Paris
1982 Résidence à New York
2008 Prix Meret Oppenheim

Expositions, performances
2012 ‹Der Voyeur›, Zabriskie Point, Genève
2011 ‹Hotel Dolores›, Aargauer Kunsthaus, Aarau
2009 ‹Manon - A Person›, Swiss Institute New York
1988 Fotoforum Pasquart, Bienne
1985 Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
1981 Kunsthaus, Zurich
1979 ‹Traps›, Galerie Ecart, Genève
1975 ‹Das Ende der Lola Montez›, Kunstmuseum Luzern



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Ausgabe 11  2015
Ausstellungen Manon [18.09.15-29.11.15]
Institutionen Centre de la Photographie Genève [Genève/Schweiz]
Autor/in Séverine Fromaigeat
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