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Fokus
1/2.2016


 À Vevey, les artistes lausannois investissent une ancienne ­grange devenue espace d'art et la transforment en studio de tournage pour un film qui présente une suite d'expérimentations. Dans l'espace d'exposition aménagé comme un intérieur domestique subsistent des éléments qui sont autant de clés et de renvois au film que de fausses pistes.


Laurent Kropf et Damián Navarro - Smart easy cooking


von: Isaline Vuille

  
links: Scrambled Eggs, 2015, Stadio, Vevey, vue partielle de l'exposition
rechts: Scrambled Eggs, 2015, Stadio, Vevey, vue partielle de l'exposition


Dans «l'artist run space» veveysan Stadio, géré par trois artistes qui débarrassent régulièrement l'espace qui leur sert d'atelier pour organiser des expositions, Laurent Kropf et Damián Navarro ont constitué ce qu'on pourrait qualifier génériquement d'espace d'expérimentation. Pendant une dizaine de jours ils ont travaillé en huis clos à la réalisation de l'exposition ‹Scrambled Eggs›, préméditée par eux pendant plusieurs mois.

Forages d'exploration

De cette ancienne grange white-cube-isée, les deux artistes se sont intéressés au passé et à ses rémanences: parquet d'époque et structure de poutres apparentes, ­ripolinées mais d'origine. Intrigués par l'opposition entre l'atmosphère ­cosy de l'espace et l'extérieur urbain, banal et plutôt laid que dévoilent les grandes fenêtres, ils ont choisi de travailler avec le côté domestique du lieu, de l'exploiter tout en l'exagérant, et de jouer de ses potentialités narratives. Ainsi lors d'une visite préalable les deux artistes ont remarqué dans le dépôt un poêle utilisé pour chauffer l'espace durant l'hiver - poêle ancien mais si bien rénové qu'il pourrait sembler contemporain - et l'ont rapidement choisi comme point générateur de l'exposition, personnage central pourrait-on dire, tant il est vrai que l'exposition est cinématographique et conçue selon une dialectique non-systématique entre décor et film.
Dès l'entrée se déploie un intérieur à la fois chaleureux et provisoire: des fauteuils confortables jouxtent des cageots de bois récupérés sur place qui servent de tables ou d'assises; des lampes design à ampoule chauffante répandent une lumière rouge; des vases et un tas de farine ajoutent à cet aspect domestique, tandis que bien en évidence se tient le poêle, chauffant, rougeoyant, fumant. D'autres éléments plus énigmatiques structurent l'espace, comme des capsules dont le vert profond et les courbes font penser à un objet en verre ou en métal précieux - en réalité de simples fûts de bière en PET; un écran-valise déployé comme un décor vide; une projection de diapositive représentant un outil préhistorique à la forme ovoïde brisée, dont Damián Navarro aime à penser qu'il s'agit d'un oeuf fossilisé - ce qui témoigne d'un mode opératoire propre à l'exposition, la paranoïa des correspondances, l'exigence de surinterprétation.
Au poêle central répondent des mini poêles en étain, copies pas vraiment conformes de l'original, dont la présence dit une multitude de doubles plutôt inquiétants. Dans les deux vidéos projetées au fond de l'espace, le poêle apparaît encore en bonne place et on comprend que c'est au contact de ses flammes que l'étain a été fondu; à cette chaleur aussi des oeufs, dont la coquille est devenue molle et élastique suite à un séjour dans du vinaigre, ont fini en omelette.
Les deux films présentent une série d'expérimentations, oscillant entre action et contemplation. Un cow-boy très indéfini, personnage joué par plusieurs acteurs que l'on ne voit jamais vraiment, réalise ces actions qui créent une narration parcellaire. Le décor - l'espace lui-même, l'exposition - revêt des allures de Far West, univers cinématographique commun à Kropf et Navarro.

Coworking space
‹Scrambled Eggs›, le titre de l'exposition est un statement qui désigne la manière dont les deux artistes ont envisagé l'exposition. Première collaboration en effet pour ces amis de longue date qui n'avaient pas encore travaillé ensemble - c'est Laurent Kropf, invité par Stadio à proposer un projet, qui a à son tour invité Damián Navarro. Œufs brouillés donc, ils ont dès le départ souhaité ‹mettre en commun› plutôt que de produire chacun des oeuvres individuelles, et expérimenter ensemble, avec les risques que cela comporte - ‹tout oeuf mal cuisiné finit en oeuf brouillé› a d'ailleurs plaisanté un artiste de Stadio...
Rassemblés sur la question du domestique, les pratiques de Kropf et Navarro incluent également toutes deux la question de l'héritage, traitée toutefois bien différemment chez chacun: chez Kropf c'est le poids de l'autorité qui se manifeste dans la figure récurrente du Vieux Père, tandis que chez Navarro c'est une proximité et un échange plus ludique que l'on peut observer dans les ‹Sculptures parentales› (où ses parents deviennent partie prenante de la création d'une oeuvre souvent ready-made). De même chacun d'eux a un fort intérêt pour le récit, mais ils n'ont pas forcement les mêmes modes opératoires pour le mettre en place.
Dans le cadre du projet à Stadio, ce qui a été le plus long a été de définir un territoire commun et des stratégies acceptables par chacun. Au cours de ce processus, les objets ont pris une place de médiateurs et ont catalysé le dialogue, suscitant des décisions et des actions. Tandis que Navarro, grand collectionneur d'objets et d'images en tout genre a apporté des éléments de l'atelier, Kropf a quant à lui amené des objets avec lesquels il vit et des matériaux issus d'anciennes pièces. À ce corpus de base ont été ajoutés des éléments trouvés sur place qui sont eux aussi entrés dans l'exposition et dans le film. Il s'agissait d'être attentif au lieu, aux choses existantes, au hasard: ainsi une petite punaise cachée dans un cageot est devenue un personnage du film.
Se laisser porter et habiter par un espace, écouter ce qu'il peut susciter comme histoires: ce processus a abouti à une série de pièces in situ et reliées entre elles, que les artistes définissent comme des expériences plutôt que comme des oeuvres. Le visiteur, invité à déambuler entre les pièces, peut créer ses propres connexions et imaginer les liens entre les objets présents autour de lui et ceux qui apparaissent dans les vidéos. Créant différents temps comme différents espaces, l'exposition est silencieuse et propice au développement de la pensée. Pas de texte d'exposition, pas de titres non plus pour les différents éléments, l'exposition est peu bavarde - ce qui peut sembler étonnant quand on connaît le goût des titres à rallonge et des références littéraires commun aux deux artistes. Si ce n'est au final ni l'oeuvre de l'un ni celle de l'autre mais bien des deux, l'atmosphère mi-nostalgique mi-futuriste rappelle un sentiment que l'on a parfois au contact de leurs oeuvres individuelles, brassant références historiques et culturelles tout en demeurant assez cryptiques: une familiarité qui nous entraîne et malgré tout nous résiste...
Isaline Vuille est historienne d'art et commissaire d'expositions. isalinevuille@gmail.com


Laurent Kropf (*1982, Lausanne), vit à Bordeaux

Expositions personnelles (sélection)
2014 ‹Les Eléments›, SAKS Gallery, Genève
2013 ‹L'entrepreneur›, Crystal Palace, Programme de diffusion Zebra3, Bordeaux
2012 ‹PORNTIPSGUZZARDO›, Prix Manor Vaud, Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
2016 Résidence Ateliers des Arques, France


Damián Navarro (*1983, Lausanne), vit à Lausanne

Expositions personnelles (sélection)
2016 Silicon Malley, Lausanne; Espace Torx, Bruxelles (13-24 avril 2016)
2015 Elise van Mourik & Damián Navarro, Jeudi, Genève; ‹Rage Girl›, Ribordy contemporary, Genève
2012 ‹Dr. Spin-off›, 1m3, Lausanne



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Ausgabe 1/2  2016
Institutionen Stadio [Vevey/Schweiz]
Autor/in Isaline Vuille
Künstler/in Laurent Kropf
Künstler/in Damian Navarro
Link http://www.stadio.ch
Weitersenden http://www.kunstbulletin.ch/router.cfm?a=151228110242DY5-7
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