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Fokus
5.2016


 L'exposition collective ‹Noir dedans› se barricade dans le décor historique du Manoir de la Ville de Martigny afin d'exalter l'artifice et le rêve dans une ambiance lumineuse de discothèque qui désoriente les sens. Une mise en scène du mal du 21e siècle qui réunit les travaux de treize artistes suisses et internationaux.


Noir dedans - Paradis virtuels et épuisement des formes


von: Sylvain Menétrey

  
links: Valerie Keane · Untitled, 2016, 2 suspensions, acryl, acier, néoprène, objets de quincaillerie, 200x70 cm chacune. Photo: Thomas Julier
rechts: Phil Solomon · Last Days in a Lonely Place, 2008, Video, 22". Photo: Thomas Julier


‹À Rebours› appartient, comme les écrits de Raymond Roussel, à la famille des oeuvres littéraires qui éveillent un musée imaginaire dans l'esprit de ses lecteurs. L'artiste valaisan Thomas Julier et les curateurs Martin Jaeggi et Anne Jean-Richard Largey prennent l'oeuvre culte de Joris-Karl Huysmans comme point de départ de leur exposition ‹Noir dedans›. Point de Gustave Moreau ni d'Odilon Redon dans ‹Noir dedans› cependant. Deux gouaches et une sanguine de Charles-Clos Olsommer, un symboliste valaisan tardif, se chargent d'un rappel historique en mode mineur. Le titre de l'exposition ouvre d'ailleurs à d'autres références, quoique d'un champ sémantique parallèle. Variation autour du ‹soleil noir de la mélancolie› de Nerval, l'expression Noir dedans est tirée du poème ‹Batterie›, 1920, de Cocteau, auquel Yves Saint Laurent a rendu hommage en brodant les mots ‹Soleil, je suis noir dedans› sur un paletot rose de sa collection haute couture automne-hiver 1980. La quasi réclusion du génie neurasthénique de la mode durant les dernières années de sa vie dans l'appartement qui abritait sa collection d'art fait d'ailleurs écho à celle de Des Esseintes.

Cette circulation des références et des signes à travers un champ historique et disciplinaire étendu conduit tout droit jusqu'à notre présent et à certaines stratégies artistiques contemporaines. Les curateurs de ‹Noir dedans› mettent en relation les idées maîtresses de Huysmans d'exil volontaire et de glorification de l'artifice aux dépens de la nature, ‹cette sempiternelle radoteuse›, avec les technologies numériques et l'esthétique publicitaire. En un siècle et demi, la décadence a largement fait son chemin. L'isolement de Des Esseintes préfigurait nos modes d'existence actuels. Nos outils de communication nous enferment dans des bulles médiatisées. Nos contacts directs avec le monde extérieur ne cessent de se réduire. Combien sommes-nous à penser comme l'artiste Parker Ito? «En ce moment, je me passionne pour Monet, et j'aimerais aller à Giverny pour voir son jardin, mais on ne sait jamais si ce sera aussi bien que sur Google.» On nous a d'ailleurs suffisamment appris à nous méfier de ce qu'on nous présente comme le réel, qui n'est qu'une accumulation de signes codés renvoyant à d'autres signes.

Architectures cauchemardesques
En altérant les espaces du Manoir de Martigny par un dispositif de projecteurs LED aux couleurs changeantes et de filtres colorés collés aux vitres des fenêtres, les curateurs investissent un espace-temps incertain, au carrefour entre la ‹thébaïde raffinée› de Des Esseintes et un film de science-fiction. Ils proposent à travers cette scénographie immersive et évolutive d'expérimenter physiquement la claus-tration mentale dont nous sommes familiers. Les climats variables créés par le ­médium immatériel de la lumière se chargeant de faire le lien entre ces deux modes de perception. Plongées dans ces lueurs synthétiques, les salles d'exposition ­ac­quièrent une unité forte et troublante. Elles s'interpénètrent de manière fluide sur le même opératoire que la vidéo ‹Nocturne›, 2011, de Julian Goethe, présentée au premier étage. L'artiste allemand a produit un film d'animation à partir de ses dessins d'architectures cauchemardesques où ornementations baroques, gargouilles monstrueuses et mégalithes agressifs s'auto-génèrent sur un mode plus psychotique que psychédélique.
Baigné dans la lumière irréelle de l'exposition, un objet trouvé prend un sens métaphysique. Cet autel dépouillé de son crucifix est un prêt du Musée du déchet de Ried en Valais. À la fois profané et sublimé, l'objet dérisoire fait écho, en creux, au ‹Piss Christ› d'Andres Serrano.

Tel l'astre noir de l'exposition, ‹Last Days in a Lonely Place›, 2007, une vidéo de Phil Solomon, absorbe la lumière glauque de la scénographie. Le cinéaste expérimental américain, spécialiste du «found footage», a réalisé un montage d'images extraites de ses parties du jeu ‹Grand Theft Auto III›, l'un des plus gros succès de l'industrie du divertissement sorti en 2002. ‹GTA III› simule la vie d'un criminel dans la ville fictive de Liberty City. Il offre aussi la possibilité de visiter le décor virtuel sophistiqué du jeu à la manière d'un promeneur inoffensif. Solomon s'est saisi de cette fonctionnalité pour réaliser son film. Il a manipulé, passé en noir-blanc et ralenti les images de ses déambulations virtuelles. Le spectateur traverse à son tour des espaces domestiques ou des scènes urbaines battues par le vent et la pluie qui ont l'aspect familier, mais néanmoins inquiétant, d'une ville de la Côte Ouest américaine. Les images sont combinées à une voix-off qui récite froidement un extrait de ‹La Fureur de vivre› de Nicholas Ray où il est question de la finitude de l'espèce humaine. Le halo verdâtre d'une LED qui teinte l'écran de projection rend plus lugubre encore cette vidéo dominée par la mort, le deuil et la solitude. Miroir de l'aliénation adolescente, elle submerge d'une détresse sourde et insondable, celle qui précède ou qui suit immédia-tement le désastre, celle qui habite peut-être les hikikomoris, ces jeunes Japonais qui se claquemurent dans leur chambre, souvent avec leur console de jeu pour seule compagne. Le titre de l'oeuvre fait songer à un autre grand adolescent inconsolable, celui du film ‹Last Days› de Gus Van Sant, retiré dans la solitude d'un autre manoir.

Un amour contrarié
À côté de sculptures au romantisme noir prononcé comme cette ‹Fleur du mal› de Birgit Naef, ou les travaux de Rochelle Goldberg et de Valerie Keane avec leurs connotations fétichistes, la série de quatre textes manuscrits encadrés de Mitchell Anderson paraît bien anodine au premier regard. Ces mots anonymes à la tonalité romantique flamboyante s'adressent à l'objet inconnu d'un amour contrarié. Le titre de l'oeuvre intitulée ‹Obsession› livre la clé de l'énigme: l'artiste a fait recopier par un calligraphe professionnel les textes des publicités des années 1990 pour le parfum homonyme de Calvin Klein. Un travail qui fait écho à une galerie de six portraits photographiques noir-blanc de Thomas Julier baptisés ‹Distant Relative›, 2015. Ils représentent d'adorables enfants aux physiques et sourires parfaits. Leurs sources en sont des panneaux publicitaires grands formats dont les jeunes modèles réinterprètent certaines poses empruntées à l'histoire de l'art. L'artiste les a reproduits dans une volonté de réintégrer ces images dans le champ artistique. Par ce travail autour de la mise en scène de l'enfance, Julier questionne également les projections narcissiques des adultes sur leur progéniture. Deux exemples qui soulignent comment le capitalisme esthétique vide les émotions de leur contenu dans sa vaste entreprise de simulation.
Signe d'une civilisation extrêmement raffinée, l'esprit décadent atteint un luxe amphigourique dans sa manipulation et sa computation du réel. Avec pour corollaire une aggravation de nos troubles de perception, dont certains symptômes se manifestent dans l'exposition. Tout en procurant une expérience esthétique enivrante, qui satisfait notre goût prononcé pour les paradis artificiels, ‹Noir dedans› instille habilement l'idée que vivre à rebours, c'est aussi avaler le poison de l'aliénation.
Sylvain Menétrey est curateur, auteur, éditeur. sylvain.menetrey@gmail.com

Bis: 22.05.2016


curateurs: Martin Jaeggi, Anne Jean-Richard Largey, Thomas Julier, avec lancement d'une publication à l'occasion du finissage le 22 mai



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Ausgabe 5  2016
Ausstellungen Noir Dedans [26.02.16-22.05.16]
Institutionen Le Manoir [Martigny/Schweiz]
Autor/in Sylvain Menétrey
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