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Fokus
6.2016


 Derrière la distance d'une photographie de studio parfaitement réalisée, les natures mortes d'Olivier Richon dévoilent plusieurs couches de sens ainsi qu'une certaine dose d'ironie. A Lausanne, elles se confrontent à des extraits littéraires, posant des questions qui se jouent par l'ellipse et le paradoxe.


Olivier Richon - Images volées et des objets déplacés


von: Isaline Vuille

  
links: Literary Image, after Saki, 2009, Chromogenic analogue print, 60x75 cm
rechts: Southern Still Life, 2016, Chromogenic analogue print, 65x80 cm


OEuvres énigmes, les photographies d'Olivier Richon mettent en scène des espaces construits dans lesquels sont disposés des objets, des animaux morts ou vivants, des légumes ou des fruits, des livres. Analogiques et effectuées à la chambre, les photographies semblent hors du temps: prises en studio, un fond neutre isole les éléments, les extrait littéralement du monde. Avec un éclairage le plus souvent naturel, issu d'une fenêtre latérale, la longueur de la pose donne aux images une profondeur et une texture bien particulières, une richesse de détails en même temps qu'un léger flouté. La technique photographique et la précision de la mise en scène, très formelle, créent une impression d'autorité, sans doute aussi de sérieux.

Olivier Richon est une figure dans le domaine de la photographie: établi à Londres depuis la fin des années 1970, il est aujourd'hui responsable du département photographie du prestigieux Royal College of Art et, si son travail a peu été présenté en Suisse, sa carrière s'est développée au Royaume-Uni et à l'international.
L'exposition à Circuit est donc l'occasion de re-découvrir cette pratique et d'en voir les récents développements. Intitulée ‹Images littéraires›, elle confronte photographies et pièces textuelles présentées au mur. Issues de textes de Laurence Sterne (1713-1768), Saki (1870-1916) ou Jonathan Swift (1667-1745), écrivains anglophones qui ont en commun d'explorer le lien entre texte et image, les citations entrent en dialogue avec les photographies et fonctionnent à la fois comme légende, commentaire et amorce narrative.

Forêts de symboles - Baudelaire
Si les oeuvres de Richon ne sont pas bavardes - pour les qualifier, il préfère le terme de still life à celui de nature morte - elle activent néanmoins des réseaux de significations qui en font des oeuvres bruissantes. Travail d'érudit, elles se réfèrent constamment à l'histoire de l'art et des représentations, et reprennent des motifs, des topoi, des symboles, des allégories, exploitant aussi bien l'effet de familiarité qu'ils provoquent que leur obsolescence.
Fonctionnant par indices, elles suscitent la réflexion et lancent le regardeur sur des pistes qui n'ont pas forcément d'aboutissement. Parmi les différents animaux photographiés, le singe de ‹Art History›, 2009, est une figure emblématique d'un savoir mal appris, répété, imité; les pattes posées sur un livre et l'oeil dans le vague, il semble porter un regard désabusé sur ce qu'il représente. C'est comme si le pouvoir des images était désactivé, comme si on évoluait dans un réseau de ruines, de significations anciennes dont la mémoire était peu à peu oubliée. Restent l'image et le regard. Jouant des effets de la photographie qui a le pouvoir de figer le réel, l'artiste privilégie le regard intérieur: au sein de ses dispositifs de studio, les objets et les bêtes semblent déplacés dans un lieu mental, un espace qu'il qualifie de linguistique, où tout ce qui y est disposé se changerait presque en mot.

Les mots et les choses - Foucault
En écho à sa réflexion sur les liens entre mots et images, sur l'adéquation (ou la disjonction) entre les mots et les choses, l'image et le réel, la littérature occupe une place toute particulière dans la pratique de Richon. Qu'il place des citations au sein même des photographies, qu'il les utilise comme titres ou qu'il les expose aux côtés de ses tirages, il a un rapport très libre aux sources abordées et ne procède pas de manière systématique: une photographie peut par exemple changer de titre au gré des présentations et entrer en dialogue avec une autre image, un autre contenu.
A Circuit, les mots disposés sur les murs occupent l'espace, deviennent des images. Les extraits choisis évoquent la question de l'image et du langage: tandis que Jonathan Swift décrit une société qui a aboli le langage et qui utilise des objets en lieu et place de mots comme supports pour des conversations silencieuses, Laurence Sterne, bien en avance sur son temps, joue de ruptures narratives, de perturbations typographiques et d'inserts de dessins-diagrammes au fil de la narration; Saki met quant à lui en scène un peintre animalier et détaille ses peintures étonnantes. Tour à tour pamphlétaires et critiques, satiristes usant de l'image littéraire pour faire passer une critique sociale, ces trois écrivains accompagnent depuis longtemps le travail de Richon, qui les rassemble pour la première fois en invitant leurs textes à dialoguer avec ses photographies.
Partageant avec ces formes littéraires un goût pour le décalage et la rupture, ses oeuvres ne sont pas exemptes d'humour, ou plutôt d'ironie: plus indirecte, l'ironie a en effet la possibilité d'être mal comprise et manquée. Il semblerait bien que, dans les couches de significations qui composent ce travail comme un palimpseste, le malentendu ne soit qu'un moindre mal et même, qu'il fasse partie du jeu.

J'avais faim - Cendrars
Quoique construites et pensées, les images de Richon sont relativement improvisées, se composant parfois d'éléments de son environnement, quotidien et trivial; et s'ils semblent formellement ‹abstraits› de tout quotidien, les éléments représentés font souvent retour dans le réel de manière extrêmement concrète. Ainsi, la plupart des choses photographiées ont été, comme le dit l'artiste, littéralement digérées par lui après la prise de vue. Botte d'asperges de Manet, morceaux de viande, poissons ou citrons écorchés des peintures flamandes se retrouvent en effet au menu de l'artiste et de ses proches - passant de l'acte de photographie solitaire à un moment social de partage.
Moins anecdotique qu'il ne pourrait y paraître, cette transformation est significative d'un rapport au corps, central bien qu'elliptique dans l'oeuvre de Richon. S'il ne représente de figure humaine que par une absence suggérée - sauf à de rares exceptions, dont une série sur la scène punk londonienne réalisée avec Karen Knorr en 1977 - ses images jouent de sensualité et affirment la voracité du regard, celui du photographe comme celui du spectateur. Ce n'est pas un hasard si l'artiste représente autant de nourriture: élément transitionnel entre l'inanimé et le vivant - qu'il s'agisse d'animaux morts ou de végétaux -, elle permet la survivance du vivant, sa résistance temporaire et obstinée face à la mort. Citant Aristote, selon qui tout être vivant est doué d'âme en tant que principe de vie, Richon réaliserait ainsi des portraits animistes et volerait l'âme des choses par la magie de son appareil photo.
Isaline Vuille est historienne d'art et commissaire d'expositions. isalinevuille@gmail.com


Bis: 02.07.2016


Olivier Richon, *1956, Lausanne, vit et travaille à Londres

Expositions personnelles (sél.)
2016 ‹Youth Codes›, Materia Gallery, Rome (avec Karen Knorr)
2014 ‹Punks›, Ibid, Londres (avec Karen Knorr)
2013 ‹Acedia›, Ibid, Londres
2009 ‹Anima(l)›, Ibid Projects, Londres
2008 ‹Anima(l)›, Bendana Pinel, Paris; ‹ Real Allegories›, Bildkultur, Stuttgart



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Ausgabe 6  2016
Ausstellungen Olivier Richon [21.05.16-02.07.16]
Institutionen Circuit [Lausanne/Schweiz]
Autor/in Isaline Vuille
Künstler/in Olivier Richon
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