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Fokus
9.2016


 À Fri Art, une série d'expositions radicales sont réactivées à l'initiative du curateur Mathieu Copeland. Dans le cadre des festivités pour les vingt-cinq ans de la mort de Jean Tinguely à Fribourg, il propose sa vision de la notion d'anti-musée, utilisée par l'artistes fribourgeois pour définir son espace d'exposition privé, le ‹Torpedo Institut›.


Anti Musée - Onze motifs de fermeture d'expositions


von: Sylvain Menétrey

  
links: Swetlana Heger & Plamen Dejanov · Galerie wegen Urlaub geschlossen, Galerie Mehdi Chouakri, Berlin 1999
rechts: Maurizio Cattelan · Torno Subito, 1989, Plexiglas gravé, 4x12 cm. Photo: Fausto Fabbri, court. Maurizio Cattelan's Archive


Condamner définitivement galeries et musées. En révolte contre la complicité qu'il identifiait entre les institutions de l'art et le pouvoir, Gustav Metzger faisait ce voeu en 1974 dans le contexte de son exposition ‹Art into Society - Society into Art› au ICA de Londres. Il appelait à trois ans de grève générale de l'art. Cette action devait ruiner les galeries et priver les musées d'art contemporain de leur matière première. Vue par le prisme critique de l'artiste, l'histoire de l'art, à travers son instrument de diffusion publique qu'est le musée, maintient la valeur et le prestige de collections privées et fait obstacle à toute révolution sociale. En conséquence, elle doit être balayée.
Fermer galeries et musées. À titre provisoire, une poignée d'artistes ont mis le programme de Metzger à exécution au cours des cinquante dernières années. Au point que comme l'énigme de la chambre close, un sous-genre du roman policier, ce motif trace dans l'art du 20e et du 21e siècle une esthétique de la négation, qui s'étend du passif ‹I'd prefer not to›, jusqu'à des expressions agressives.
Ces actes subversifs sont ré-envisagés au Centre d'art contemporain Fri Art, avec une volonté la plus exhaustive possible, à travers le projet ‹Une Rétrospective d'expositions fermées›. L'exposition réunit onze artistes, parmi lesquels Maurizio Cattelan, Daniel Buren, Rirkrit Tiravanija ou Hi Red Center. Chacun, par des moyens et dans des buts divers, a créé une oeuvre qui consistait à fermer un espace d'exposition. Entre le 6 août et le 19 novembre, le centre d'art fribourgeois sera ainsi onze fois fermé. L'exposition signée par le curateur Mathieu Copeland se veut une proposition d'anti-musée, notion chère à Jean Tinguely, dont Fribourg commémore les vingt-cinq ans de la mort en 2016.
Le dénuement et la radicalité de l'exposition sera compensée par un riche catalogue, justement intitulé ‹Anti-Museum: An Anthology›. Il sera lancé le 19 novembre, dernier jour de la rétrospective, qui coïncidera avec la réouverture des espaces de Fri Art et une ‹grande célébration›. Plus qu'un simple catalogue, cette anthologie réunira près de vingt-cinq textes originaux signés par des chercheurs internationaux comme le critique et curateur Bob Nickas, l'historienne de l'art Reiko Tomii, ou l'historienne de l'architecture Beatriz Colomina, de nombreuses interviews d'artistes et des documents historiques balayant les domaines des arts visuels, de la musique, du cinéma ou de l'architecture.
L'inversion du calendrier traditionnel de l'exposition, puisque son dernier jour correspond à celui de son ouverture en apothéose, éclaire sur la tonalité absurde d'un projet qui se développe de manière temporelle: chaque fermeture succédant à la précédente, à un rythme plus ou moins hebdomadaire. Cette évolution temporelle la rapproche d'un cycle de performance, sur un mode Fluxus ou beckettien, où le rien, ou le presque rien, se répète de manière exaspérante.

Une oeuvre réfractaire
L'exposition a débuté en catimini, dans le creux du mois d'août, par une réactivation de l'exposition de lefevre jean claude. L'artiste français, héritier de la première génération d'artistes conceptuels et de la critique institutionnelle, avait proposé en 1981 au galeriste parisien Yvon Lambert d'exposer chez lui pendant les vacances annuelles de la galerie. Durant cette période, lefevre avait collé des lettres et des chiffres vinyles blancs qui indiquaient: ‹une exposition de lefevre jean claude 11.07/31.08 '81 yvon lambert› sur la porte vitrée. D'une littéralité remarquable, cet énoncé performatif a été repensé pour le contexte de Fri Art, où un lettrage sur la porte d'entrée du bâtiment indiquait ‹lefevre jean claude, jusqu'au 18 août›. À ce geste s'ajoutait l'envoi d'un carton d'invitation affichant d'un côté les informations concernant l'exposition parisienne originale, et de l'autre, celles qui annoncent l'exposition fribourgeoise. La sobriété de ces énoncés vide les éléments de communication de leur fonction publicitaire. À Paris, bien qu'il exposait dans, ou plutôt sur, une galerie commerciale, lefevre évitait à son travail toute récupération par le système marchand puisqu'il choisissait d'exposer pendant une période de vacances.
Quel sens donner à la réactivation de cette oeuvre réfractaire, trente-cinq ans plus tard, à l'orée d'un espace d'art sans but lucratif? Dans son roman ‹Fuck Seth Price›, Seth Price écrit que, pour un jeune artiste débutant, tout est histoire de ‹portes ouvertes›. ‹Quand une carrière prend son envol, chaque nouvel événement s'apparente à un miracle: la première exposition collective, et ensuite la première exposition personnelle, la première recension dans un magazine, la première vente, la première bonne critique, la première mauvaise critique, la première exposition en Europe [...]› En inscrivant son nom sur la porte close d'un centre d'art en vacances, lefevre semble commenter ironiquement ce développement d'une carrière d'artiste dans le système capitaliste. Dans le même temps, par son acceptation de l'invitation du curateur, il consent à l'institutionnalisation de son oeuvre.
Cet antagonisme, qui traverse l'ensemble de cette rétrospective, est sans doute l'un des points les plus passionnants auxquels elle donne à réfléchir. Comment ré-exposer ces gestes radicaux historiques sans les priver de leur puissance critique? Comment les faire résonner avec le contexte actuel? En 1968, Graciela Carnevale enfermait le public du vernissage de son exposition vide dans une galerie de Rosario dont elle avait obturé les fenêtres avec des posters afin de leur faire ressentir à travers cet emprisonnement les abus perpétrés par la junte militaire au pouvoir en Argentine. À Fri Art, une impression noir blanc sur adhésif transparent collé sur la porte d'entrée se substitue à la réclusion du public. L'image montre une visiteuse qui s'échappe de la galerie de Rosario par la vitrine brisée. Inhérent à l'exercice de rétrospective, ce compromis proprement muséal est contrebalancé par l'effet de série du projet. Quel musée pourrait se permettre le luxe d'interdire l'accès de ses collections au public pendant onze semaines? Sous sa forme de laboratoire sans mission de conservation, le modèle du centre d'art réaffirme ainsi sa différence et son indépendance vis-à-vis du musée. Comme nombre d'artistes qu'il accueille, il bouscule les conventions de l'art par sa pratique même, avec toutes les tensions que cette approche contradictoire sous-entend.
Sylvain Menétrey, curateur, auteur, éditeur et vit à Lausanne. sylvain.menetrey@gmail.com


Bis: 19.11.2016


‹Une Rétrospective d'expositions fermées›, jusqu'au 19.11.; Curateur: Mathieu Copeland Avec: Robert Barry, Daniel Buren, Graciela Carnevale, Maurizio Cattelan, Maria Eichhorn, Swetlana Heger & Plamen Dejanov, Hi Red Center, lefevre jean claude, Santiago Sierra, Rirkrit Tiravanija, Matsuzawa Yutaka. ‹Anti-Museum›, éd. Mathieu Copeland et Balthazar Lovay, Fri Art & Walther König, 2016 (en anglais), lancement le 19 novembre à l'occasion de la fête d'ouverture des espaces.



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Ausgabe 9  2016
Ausstellungen Une Rétrospective d'expositions fermées [06.08.16-19.11.16]
Institutionen Fri Art Centre d'Art de Fribourg [Fribourg/Schweiz]
Autor/in Sylvain Menétrey
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