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Fokus
10.2016


 Lors du récent Festival de Genève - La Bâtie, Caroline Bergvall a présenté ‹Drift›, une oeuvre qui se décline en une performance, une exposition et un livre. Trois formes qui ne se recouvrent pas totalement, chacune se développant, à partir de leurs racines communes, selon la spécificité de son espace de présentation, la scène de théâtre, la salle d'exposition et la page.


Caroline Bergvall - Le langage en point de mire


von: Françoise Ninghetto

  
links: Caroline Bergvall · Drift, performance, projection électronique de Thomas Köppel. Photo: Helen Wikström
rechts: Drift, vue de l'exposition, Callicoon Fine Art Gallery, NYC, 2014 ©DR


Toute l'oeuvre de Caroline Bergvall, écrivaine, performeuse et artiste transdisciplinaire, est traversée par une recherche sur la langue et par la question inhérente de la traduction. Franco-Norvégienne, elle a choisi l'anglais comme langue d'écriture et de travail, un anglais tout sauf normalisé qu'elle dit avoir cherché à rendre «le plus malléable possible». Une langue poétique, expressive, colorée, qu'elle ne cesse d'inventer. Ses textes explorent les mouvements de la langue, les processus multilingues qui ne cessent de la travailler, vont à la recherche de ses marges dans lesquelles affleurent les zones de liberté. Ses recherches remontent le temps de la langue dans une adresse archéologique qui n'a pas volonté de figer l'histoire mais au contraire de participer de ce mouvement, de cette migration du lointain à l'expression contemporaine, de sa langue d'adoption à ses langues natives (le français et le norvégien). Ce mouvement de translation ouvre alors un espace de débordement ou de friction dans lequel le jeu de mots s'invite avec délice, où les lettres peuvent se dissocier, le mot s'in-former, se réarticuler de manière surprenante.
Très tôt dans son travail, Caroline Bergvall s'est intéressée au versant incarné et oralisé de l'écriture, une forme d'expression où la parole n'est plus seulement écrite mais vocalisée, musicalisée, en lien indissoluble avec le corps, le souffle et la voix. Dans sa pratique d'«écriture à haute voix», Caroline Bergvall transforme la langue, la malaxe, la déforme, la reforme et, depuis quelques années, lui donne une sonorité qui s'ouvre vers le chant.

Une vision transhistorique
‹Drift›› est son projet récent le plus important qui a débuté, sous sa forme performative, au Théâtre du Grütli à Genève en 2012. Tout est parti, explique Caroline Bergvall, de sa découverte, alors qu'elle était à la recherche ses racines norvégiennes dans la langue anglaise, d'une lettre ‹thorn› qui n'est connue qu'en vieil anglais, en irlandais et islandais. Cette lettre est devenue un signe de l'absence, de la disparition. En étudiant les sagas irlandaises et les poésies maritimes anglo-saxonnes, elle a déniché un poème anonyme du 10e siècle ‹The Seafarer› qui est devenu le fil conducteur d'un projet artistique qu'elle a arrimé au contemporain. Artiste pleinement présente au monde, elle ne pourrait concevoir son travail artistique dans une abstraction historique. C'est ainsi que, presque ‹inévitablement›, sa réflexion a glissé du poème maritime du 10e siècle vers la situation des migrants d'aujourd'hui en Méditerranée. Lentement les deux faces du voyage maritime - poétique et documentaire - se sont entrecroisées et ont construit le projet ‹Drift›: texte, performance avec un musicien (le percussionniste improvisateur norvégien Ingar Zach) et un artiste électronique (Thomas Köppel), des dessins à l'encre, vifs, rapides, qui restituent à la lettre ‹thorn› sa dimension graphique (reproduits dans le livre) et des sérigraphies présentées dans les installations.
Le texte poétique, son ‹Seafarer›, Caroline Bergvall l'a écrit dans une langue ­hybride, métissée d'anglais très contemporain et d'anglais médiéval. Comme le poème ancien, il chante la mer, conte le départ des marins, parle des vents, des étoiles, de l'angoisse, de la souffrance et de l'obscurité... ‹Poussé plein nord Nort noord norp norzh norch nord on donne on suit des erreurs de transmission à naviguer au soleil aux étoiles aux vents dominants aux oiseaux hac aux bancs poissonneux plein nord à caboter de cap en cap à suivre les courants des marées bonne visibilité...›. Lorsqu'il est lu-parlé-chanté par l'auteure, le texte acquiert un rythme captivant, où la musicalité des mots s'allie à la poétique du texte. Voix et percussions s'écoutent et se lient. En dialogue continu, ils traversent les temps et les époques, de l'improvisation rythmique à la chanson de Tim Buckley ‹Song to the Siren› de 1970.
En résonnance, le texte documentaire, récité mot à mot durant la performance, est d'une réalité brutale. Il s'agit du rapport forensique, connu sous l'intitulé ‹Left-to-Die›, développé par un groupe de recherche ‹Forensic Architecture› de l'Université Goldsmiths de Londres, qui décrit minutieusement la tragédie de 72 migrants entassés sur des Zodiac de 10 mètres qui ont quitté Tripoli en Libye le 27 mars 2011. Avec l'espoir d'atteindre Lampedusa. Mais, à court de carburant, sans eau ni nourriture, ils ont longuement dérivé. Bien que repérés par des hélicoptères et navires militaires qui patrouillaient dans cette zone - cette tragédie a eu lieu durant l'intervention militaire en Libye sous le contrôle de l'ONU -, leur dérive a duré 14 jours avant qu'ils ne viennent s'échouer sur les côtes libyennes. Seuls neuf migrants ont survécu.

A la lisière des textes
Les deux textes ont été travaillés par l'artiste électronique suisse Thomas Köppel en des couches de texte. Projetées, on les voit se déplacer de manière ondulante de haut en bas, faire de boucles, disparaître et réapparaître. Par moments distinctes et lisibles, elles se fondent à d'autres instants et se combinent en un ensemble homogène perçu alors comme une image. Cette confrontation de l'étude scientifique et du chant parlé poétique, visuelle et sonore, devient une forme de témoignage qui pénètre, par l'expérience de la performance, dans l'esprit et la conscience du spectateur avec une force insoupçonnée.
Installé das l'espace d'exposition, ‹Drift› invite, par ses médiums propres, à une approche plus discrète, où le sens advient progressivement. Dans une légère ­pénombre on retrouve les textes en mouvement - diffusés sur un écran plat, ils apparaissent plus denses et plus précis -, ainsi que la lecture vocalisée de Caroline Bergvall. La tragédie des migrants est évoquée sur deux murs peints en noir sur lesquels brillent des pastilles sensibles à la lumière ultraviolette. Formant comme des constellations dans un ciel d'été elles représentent la silhouette du Zodiac et le parcours de sa dérive. Il faut s'y attarder... ainsi que devant les grandes sérigraphies, graphiquement très réussies. Comme venant d'un temps lointain, fantôme d'une mémoire passée, le texte n'advient au regard que peu à peu. C'est dans ce mouvement à plusieurs temps, où le passé vient hanter le présent, le poétique sous-tendre la réalité que réside la force du travail de Caroline Bergvall.
Françoise Ninghetto, historienne de l'art, conservateur. f.ninghetto@bluewin.ch


‹Drift› Le livre: éd. Nightboat Books, NY, June 2014; exposition: Centre d'art contemporain, Genève; performance dans le cadre de La Bâtie - Festival de Genève, Théâtre Saint-Gervais, avec: Caroline Bergvall (concept, textes originaux et voix), Ingar Zachs (percussions) Thomas Köppel (texte électronique, http://thomas.werkstadt.ch
), Michèle Pralong (dramaturgie), Anne Portugal (écrivaine, traduction du texte littéraire), Odile Ferrard (traduction du texte forensique)



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Ausgabe 10  2016
Autor/in Françoise Ninghetto
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