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Fokus
11.2016


 Plus que de considérer la marche en soi comme une pratique artistique, laissant cet absolu aux artistes du Land Art, l'exposition ‹No Walk, No Work› aborde ce mode de locomotion comme le moyen de produire du temps et de se faire expérience humaine. Le corps ainsi articulé se déplace pour son propre compte, au nom de l'absurde, du poétique ou du risible.


En marche - Rapports sur la mobilité des corps


von: Laurence Schmidlin

  
Jean-Christophe Norman · Crossing New York, 2008, trois tirages lambda et feutre noir sur une carte de New York, coll. FRAC Franche-Comté. Photo: Pierre Guénat


La marche comme motif et comme forme artistique est un sujet qui ne cesse de fasciner, d'autant plus face à la rapidité toujours croissante des transports, de l'économie ou encore de l'information, qui place l'homme dans une position d'impossible challenger. Elle se présente en effet souvent comme une activité de résistance, puisqu'elle est le moyen de se réapproprier sa vitesse et de faire un usage personnel du temps dégagé en s'y adonnant. La marche est libre de tout profit, même lorsqu'on la justifie par une raison idéologique.
Présentée jusqu'au 6 novembre, l'exposition de réouverture du Bündner Kunstmuseum de Coire ‹Solo Walks. Eine Galerie des Gehens› traite du déplacement de manière littérale comme symbolique. Elle est dédiée à Alberto Giacometti, dont le bronze ‹L'homme qui marche I›, 1960, est le point d'articulation d'une quarantaine d'oeuvres et de documents. Quasi à hauteur d'homme, la figure longiligne se dirige vers l'avant, les jambes ouvertes en ciseau, le buste légèrement penché et le pied arrière se décollant à peine du sol; la position du corps résume à elle seule l'iconographie de la marche.
La sélection des oeuvres réunit autant des représentations de marcheurs et des marches performées que des instantanés de l'esprit (Thomas Hirschhorn et Marcus Steinweg, ‹Nietzsche-Map›, 2003) et des jeux de perception qui sont «activés» par le mouvement du visiteur (Markus Raetz, ‹Kopf›, 1992), rappelant qu'une exposition s'arpente.

Rassemblements

Resserrée sur la production actuelle et sur des actes performatifs dont la mobilité du ou des corps est le principe opératoire, l'exposition ‹No Walk, No Work›, présentée au Centre d'art contemporain d'Yverdon-les-Bains, est un complément fortuit et enrichissant à Coire. Son titre cite Hamish Fulton qui, en 1973, décide que ses marches sont art et qu'elles seront le degré suffisant de son activité artistique, n'appelant pas à produire d'objets.
La pureté de sa résolution est doublée de la volonté de ne pas laisser de traces là où il passe - d'où sa prise de distance avec le Land Art dont les oeuvres modifient généralement les données d'un lieu au moyen de matériaux trouvés sur place. Cette référence au Britannique ne sert toutefois qu'à inscrire le travail des artistes exposés sous une figure de tutelle et à donner une origine historique à leur démarche. Aucune oeuvre d'Hamish Fulton ni de ses contemporains n'est donc à voir à Yverdon.
Lancée lors du festival transdisciplinaire ‹Les Weekends du ROY›, l'exposition ‹No Walk, No Work› a été inaugurée par plusieurs performances. Le danseur Gregory Stauffer a marché en carré sur un tapis durant une heure, peu à peu modifiant son comportement au fil des tours de ce périmètre. Avec ‹Walking›, il montrait ainsi la variété des possibles malgré un circuit toujours identique, la seule règle d'enchaîner les pas et la mise à l'épreuve de son endurance. Foofwa d'Imobilité a quant à lui relié Yverdon depuis Orbe, en deux heures, en marchant-dansant.
Ces ‹Dancewalks›, que l'artiste décrit comme de « longue[s] phrase[s] chorégraphique[s] traversant l'espace et le temps », prennent différentes formes; cette fois-ci, l'artiste s'est déplacé en racontant à voix haute la pression qu'il s'était mise pour ­arriver à l'heure prévue (19 h), l'intitulant pour le coup ‹Talk.Walking›. Les ‹Dancewalks› charrient parfois les piétons qui rejoignent le cortège. Le fait d'avancer dans la même direction est le signe d'un engagement partagé et caractérise la marche collective, par opposition à la simple agglomération d'individus. Dans certains cas en effet, l'ajout de sa propre progression à la déambulation des autres n'a pour conséquence que celle de former une foule anonyme constamment changeante.
Dans l'installation vidéo ‹L'occhio del Pantheon›, 2008, Luzia Hürzeler filme les visiteurs du célèbre édifice romain, en contre-plongée, depuis la coupole, et les ramène à l'échelle d'une nuée grouillante. Comme aux origines du cinéma - pensons à ‹La Sortie des usines Lumière à Lyon›, 1895, de Louis Lumière -, la marche est un événement narratif et visuel qui se suffit.
‹Walk only when you feel: your walk starts revolution›: ce précepte, noté par ­Joseph Beuys sur un dessin (1969), peu avant qu'il ne s'engage politiquement, souligne la dimension militante de toute marche, qu'elle soit une démonstration du corps social ou un principe d'action inscrit dans le quotidien. L'immobilisme n'est pas un contre-modèle à la vitesse de la société; la réponse à l'hypermobilité et à la rentabilité de chaque déplacement - aller d'un point à l'autre, le but primant sur le trajet - est de se promener, de flâner, de dévier de son chemin.
Jean-Christophe Norman, dont une exposition monographique est présentée au Centre Dürrenmatt à Neuchâtel, associe la marche à l'écriture, dont il exploite le potentiel d'extension spatiale. Durant un mois, il a ainsi consigné le temps s'écoulant au fur et à mesure de son action, en le verbalisant et en le déployant linéairement sur le sol de New York (‹Crossing New York›, 2008, trois photographies et une carte annotée). Cette oeuvre, vécue comme une expérience par l'artiste, illustre le paradoxe de l'homme qui marche: demeurer en mouvement pour décélérer.

Le corps moteur: faire oeuvre en marchant

À l'inverse de Jean-Christophe Norman dont la présence dans la ville est discrète, ‹Démeublement›, 2013, de Virginie Delannoy, Julia Sørensen et Claude Thébert interpelle les passants en mettant en scène du mobilier. L'une de ces fictions porte sur le déplacement d'un petit radiateur de Genève à la Brévine, afin d'aller réchauffer le lieu le plus froid de Suisse. Cet objectif quelque peu absurde, qui plus est au vu des moyens, possède la même poésie que la vidéo ‹Higgs, à la recherche de l'anti-Motti›, 2005, de Gianni Motti. D'un pas leste, ce dernier parcourt les 27 kms du Grand collisionneur de hadrons du CERN, à Genève, parallèlement aux particules qui y sont accélérées. Il met 5 h 50 pour accomplir l'itinéraire, une durée relativisant les progrès de l'homme.
Tournée au Louvre, ‹La Sprezzatura›, 2010, de Beat Lippert documente un record: l'artiste s'était fixé de traverser les salles du musée un jour d'affluence et de battre le meilleur temps établi jusqu'alors - ce qu'il fit. Le montage de la vidéo est inspiré de celui de la scène emblématique de ‹Bande à part›, 1964, de Jean-Luc Godard, film qui a popularisé ce défi; l'image est cependant au ralenti. Marcher crée du temps jugé improductif; comme quoi en faire perdre à quelqu'un consisterait, selon l'expression, à le faire courir.
Laurence Schmidlin est conservatrice du Cabinet cantonal des estampes et directrice adjointe du Musée Jenisch Vevey. laurence.schmidlin@gmail.com

Bis: 26.02.2017



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Ausgabe 11  2016
Ausstellungen No walk, no work [24.09.16-04.12.16]
Ausstellungen Jean-Christophe Norman [02.10.16-26.02.17]
Institutionen Centre d’art contemporain [Yverdon-les-Bains/Schweiz]
Institutionen Centre Dürrenmatt [Neuchâtel/Schweiz]
Autor/in Laurence Schmidlin
Künstler/in Jean-Christophe Norman
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