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Fokus
4.2017


 L'exposition collective proposée par Pauline Martin au Musée d'art de Pully questionne l'identité de la photographie. Les travaux d'une quinzaine d'artistes se jouent des absences du réel pour mettre en avant la réalité du papier. Trouées, grattées, découpées, ces oeuvres lacunaires se révèlent paradoxalement parler de notre rapport à la vie.


La photographie - Évidences du réel


von: Nadia El Beblawi

  
links: Martina Bacigalupo · Gulu Real Art Studio, 2013, 10x15 cm
rechts: Aliki Braine · The Hunt 3 (Panorama), 2009, 100x255 cm, Courtesy Bendana Pinel Art Contemporain


L'exposition interroge les liens que la photographie entretient spontanément avec le réel. La réflexion est pertinente. L'évidence se manifeste déjà dans notre besoin d'illustrer régulièrement les événements de l'existence. Nous n'avons jamais autant été entourés d'images, il y a celles produites pour relater à l'excès l'actualité du monde et celles extirpées du quotidien à la gloire de nos histoires ordinaires. Une médiatisation à outrance d'une société où les images tentent de saisir le vivant en nous faisant croire que nous les gardons avec nous pour toujours. L'illusion se confond avec l'ambition historique de la photographie attachée à proposer avant tout une équivalence au réel. Une certitude soulignée par Roland Barthes dans ‹La chambre claire› en 1980, lorsqu'il affirme que la photographie adhère au référent et que « quoiqu'elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible », la condamnant de plus à ne représenter que « ce qui a été ».
L'exposition ‹L'Évidences du réel› dans le Musée d'art de Pully prend le contrepied en proposant des photographies qui existent aussi lorsqu'elles ôtent des données du réel. C'est que les bouleversements amenés par le numérique ébranlent les pratiques de la photographie contemporaine et offrent à certains artistes l'occasion d'interroger différemment ce medium, peut-être un peu comme lorsque les peintres ont dû repenser le rôle de la représentation picturale face à l'invention de la photographie. Les artistes montrés à Pully mettent en avant la matérialité du papier, ils tentent d'instaurer un langage où le support ne trompe pas sur sa réalité. Ils jouent volontairement de cette tension entre d'un côté un papier qui s'exhibe et de l'autre un référent qui s'efface.

Inspiration picturale
La photographie c'est d'abord du papier qui réagit à la lumière. L'illustration la plus poétique de cette manifestation photosensible est probablement l'oeuvre des Biennois F&D Cartier. Ce couple d'artistes collectionne des papiers photographiques qui n'ont jamais été exposés à la lumière et dont certains datent de plus de cent ans. Épinglés à même le mur, ils se dévoilent au jour pour la première fois lors de l'exposition, ils entament alors une lente évolution chromatique où les papiers argentiques se transforment au fil du temps jusqu'à se fixer en offrant un large éventail de teintes. La démonstration est primaire, mais elle offre une expression à l'image latente du support. C'est que la matière photographique est vivante, impliquée dans son environnement et affranchie de tout sujet.
Difficile de ne pas évoquer la peinture dans cette démarche comme dans celle d'Aliki Braine. L'artiste anglaise thématise de manière récurrente le paysage, ici en particulier un paysage de chasse tiré de la série ‹The Hunt›. C'est une prise de vue panoramique en noir et blanc d'un sous-bois qui rappelle étonnamment ‹La Chasse de nuit› (1470) de Paolo Uccello. L'image est perturbée par des masses noires qui pourraient évoquer des boulets projetés par des canons. Mais en fait ces projectiles se révèlent être le résultat des perforations du négatif, une agression physique du cliché qui se devine dans des détails de cassures, pliures, etc. qui apparaissent aussi au tirage. Un geste violent et ludique à la fois. L'intervention subtile nous impose impérativement la matérialité de la photographie. L'artiste crée une tension qui mêle notre compréhension visuelle de l'oeuvre au processus de fabrication et nous amène ainsi à porter notre attention sur la surface du papier.

Image amputée
La photographie contemporaine n'implique pas forcément de poser son regard à travers un viseur. Plusieurs artistes réinterprètent des clichée existants, c'est le cas de l'artiste italienne Martina Bacigalupo qui s'est intéressée aux chutes laissées au rebut dans un studio photographique en Ouganda. Avec ‹Gulu Real Art Studio›, elle propose un travail fort, habité par le contexte politique difficile de l'Afrique et la capacité de résilience des populations. Pour cette série, elle récupère les restes de papier de gens qui se font tirer le portrait. Ces personnes sont photographiées assises, puis le visage découpé au format d'une photo d'identité est vendu et le surplus jeté. Ce qui est jugé comme inintéressant devient pour l'artiste matière à montrer un réel écarté du sujet. L'assemblage de ces corps sans tête forme un étrange alignement sur un fond rouge uniforme. Toute la vie autour de ces personnes sont visibles, les gestuelles des corps, les vêtements aux couleurs vives et parfois des enfants. À travers ces éléments, c'est un échantillon de la société de la ville de Gulu qui se dessine.
A noter le travail très délicat de Rebecca Bowring qui parle du temps de la photographie avec la série ‹In Time›. A la longévité des images, elle oppose des photographies tirées sur des feuilles d'arbres. Le support friable se découvre dans sa forme la plus pure et fragile. Les tirages sur une matière naturelle à l'état brut, même si elle est apprêtée, demeurent instables et les images s'effacent progressivement pour devenir à peine visibles. Tout comme la vie, le matériau naturel et ces gens sont amenés à disparaître définitivement. Ici, le papier prend presque plus d'importance que la reproduction.
Le deuxième étage du musée est réservé aux étudiants de la formation supérieure en photographie de Vevey qui proposent une réponse à la thématique de l'exposition. La conception est collective même si chacun présente un travail individuel. La scénographie joue sur les échelles, l'influence de la perception du spectateur étant pour eux important dans ce rapport à la réalité de l'oeuvre. Nous traversons ainsi une première fois l'exposition en étant complètement immergé, puis en l'observant à la verticale contre un mur et finalement en plongée sur une maquette. Leurs interprétations impliquent la production d'images numériques, contrairement au premier étage qui s'inspire avant tout de la photographie argentique. Le virtuel devient matière et réalité, la notion d'original étant perdue. Ici, le réel est un écran percé, une image mal scannée, mais aussi des tagueurs aux visages surexposés qui pourraient bien répondre à la figure fantôme de ‹Two girls with shadows› de Hans-Peter Feldmann, l'aîné des artistes exposés.
Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Artistes exposés: Martina Bacigalupo, Eric Baudelaire, Rebecca Bowring, Aliki Braine, F&D Cartier, Cai Dongdong, Hans-Peter Feldmann, Mishka Henner, Laurent Kropf, Bill McDowell, Simon Rimaz, Simon Roberts, Miguel Rothschild, Joachim Schmid, Corinne Vionnet. Curatrice: Pauline Martin

Et, ‹De l'autre côté du miroir› exposition des étudiants de la formation supérieure en photographie du CEPV (Centre d'enseignement professionnel de Vevey), jusqu'au 30.4.



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Ausgabe 4  2017
Ausstellungen Evidences du réel [16.02.17-30.04.17]
Institutionen Musée d'art de Pully [Pully/Schweiz]
Autor/in Nadia El Beblawi
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