Links zum Text und die Möglichkeit, diese Seite weiterzusenden, finden Sie am Ende dieser Seite


Fokus
5.2017


 Hannah Quinlan et Rosie Hastings sont issues d'une jeune scène londonienne qui défend un esprit de communauté fragile, nomade, post-gentrification. S'il n'était réducteur de ramener ce réseau mouvant, on pourrait citer la galerie Arcadia Missa à Londres, qui représente les deux artistes, comme l'un des points de ralliement de cette jeune garde politisée.


Hannah Quinlan et Rosie Hastings - Arc-en-ciel à la mine de plomb


von: Sylvain Menétrey

  
links: Fuck Me on the Middle Walk 13 et 11,2017, mine de plomb sur papier, 21x29,7 cm. Photo: Annik Wetter
rechts: Fuck Me on the Middle Walk, 2017, Galerie Truth & Consequences, Genève. Photo: Annik Wetter


Pour leur première exposition personnelle en Suisse, Quinlan et Hastings présentent à la galerie Truth & Consequences de Genève une série de quinze dessins qui sont le prolongement d'une recherche menée à Blackpool, une station balnéaire du nord de l'Angleterre, et en particulier dans la riche archive LGBTQ de la ville. Concentré de culture trash britannique, Blackpool s'est développée rapidement au début du XXe siècle, pour devenir le lieu de villégiature favori des populations des grandes villes industrielles voisines, Liverpool et Manchester. Avec l'avènement des charters en partance pour la Costa Brava, puis des vols low-cost, l'activité touristique n'a cessé de ralentir sur les côtes britanniques. Dans ‹Les Anneaux de Saturne›, W.G. Sebald décrit admirablement le délabrement des stations balnéaires du sud-est de l'Angleterre, des stations chic devenues villes fantomatiques et, aujourd'hui, un terreau des idées xénophobes du UKIP. Une telle désolation n'a pas encore atteint Blackpool, qui, malgré le déclin, reste une promesse de divertissement, et l'une des villes côtières les plus animées et idiosyncratique d'Angleterre.
Tous d'un format A4 horizontal et réalisés à la mine de plomb, à l'exception d'un grand format au crayon de couleur exposé en vitrine, leurs dessins font interagir des duos de personnages avec différents éléments architecturaux de la ville. Les scènes représentent notamment la promenade du bord de mer de Blackpool. Le titre de l'exposition, ‹Fuck Me on the Middle Walk›, fait référence à cette corniche. Aménagée à l'époque victorienne, elle se divise en trois niveaux piétonniers qui, à l'origine, reproduisaient la division en classes sociales, les bourgeois en goguette se déplaçant sur la promenade supérieure. Le tracé intermédiaire - le Middle Walk - orné de colonnades, s'est, depuis, transformé en une esplanade de drague homosexuelle notoire. D'autres décors, comme des devantures et des intérieurs de bars gays situent la pratique des artistes dans une exploration de l'esthétique et de la sociabilité LGBTQ.

Troubles dans l'homonormativité
Les scènes semblent capturer ce moment suspendu, quand la fête est finie, que le soleil se lève et que l'on n'a pas encore l'envie de se coucher, que les conversations deviennent intimes, que l'on se dit les choses importantes, ou pas importantes, ou très futiles. Novices dans la pratique du dessin, Quinlan et Hastings citent l'influence des romans graphiques qu'on reconnaît dans la netteté de leur trait. On détecte aussi une relecture queer de Tom of Finland dont elles reprennent la technique de la mine de plomb. L'homosexualité superlative de l'artiste finlandais qui, tout en subvertissant des figures d'autorité comme le policier, a parallèlement figé une imagerie homonormative et commerciale, fait ici l'objet d'une subversion à son tour, à travers les identités fluides et performées des personnages, dont ces figures féminines à la musculature surpuissante qui portent la casquette de cuir. L'architecture victorienne du Middle Walk se transforme dans les dessins de Hastings et Quinlan en paysage post-industriel de science-fiction. Ce décor autoritaire et déserté sert d'écrin aux instants de complicité amicale, de solidarité qui connectent ces personnages. Ces liens sensibles offre une rédemption temporaire, un tout est pardonné élégiaque, au territoire hostile, ravagé par les politiques d'austérité et les discours haineux.
En 2016, Hannah Quinlan et Rosie Hastings ont réalisé un projet de grande envergure intitulé ‹UK Gaybar Directory› qui est entré dans la collection permanente de la Walker Gallery de Liverpool. Préoccupées par la fermeture successive de nombreux établissements commerciaux de la communauté LGBTQ au Royaume-Uni, les deux artistes ont filmé les intérieurs vides, toutes lumières et stroboscopes allumés, de 180 bars et clubs gays du pays. Elles ont accompagné leurs vidéos de tubes pop quint­essentiels de ces lieux. De ce projet d'archivage d'une culture surannée se dégage un sentiment d'abandon et de mélancolie poignant.
Confrontés à la normalisation de l'homosexualité, aux changements de mode et à la gentrification, les lieux communautaires se raréfient dans toute l'Europe. L'effondrement est particulièrement marqué au Royaume-Uni, où près d'un quart des établissements gay ont fermé leurs portes ces dernières années, en raison également de la politique d'austérité du gouvernement qui ponctionne lourdement les petits commerces. En parallèle, la communauté gay s'est largement désolidarisée après les années de lutte contre le sida qui l'avaient soudée. Le fossé grandit entre les homosexuels blancs privilégiés, qui profitent des nouveaux droits acquis, et les personnes de couleur et transsexuelles, abandonnées par leur communauté.

Performativité du décor
Leur recherche sur les espaces LGBTQ a également amené Hastings et Quinlan à organiser une série d'événements performatifs intitulés ‹@gaybar›. Le projet a débuté par des fêtes dans leur atelier de Londres, où elles exploraient les spécificités et les comportements propres aux lieux de socialisation homosexuelle. Curatant tous les éléments, des lumières à la musique en passant par les verres à cocktail, elles complètent le dispositif par des caissons lumineux présentant des images de synthèses de bar gay imaginaires ou de compositions inspirées des plages de Fire Island. L'oeuvre devient opératoire grâce à la communauté qu'elle cimente autour d'elle et les rituels qui sont recréés et reconfigurés dans une célébration mêlée de critique. Le travail des deux artistes questionne les contradictions de la spatialité gay, où l'émancipation et l'hédonisme vont de pair avec la domination masculine, l'homonormativité, la ghettoïsation, la haine de soi et la clandestinité, tout en posant la question de la survie même d'une communauté progressivement privée de lieux identitaires. S'appropriant les éléments d'une culture en déclin, les deux artistes anglaises dépassent la déploration par leur processus de refondation inclusif et optimiste. Interprétée par un couple d'amis gays de Quinlan et Hastings, qu'elles ont enregistré spontanément au retour d'une journée de manifestation, la chanson ‹Don't Cry for Me Argentina› de Madonna sert de bande-son à l'exposition chez Truth & Consequences. La chanson renvoie à ce sentiment qu'on peut partager lors de l'enterrement d'un ami, que l'espoir réside dans cet unisson imparfait mais consolateur.
Sylvain Menétrey, curateur, auteur, éditeur, programmateur de Forde à Genève, vit à Lausanne.
sylvain.menetrey@gmail.com


Bis: 13.05.2017



Links

Anfang Zurück zum Anfang
Ausgabe 5  2017
Ausstellungen Rosie Hastings, Hannah Quinlan [24.03.17-13.05.17]
Institutionen Truth and Consequences [Genève/Schweiz]
Autor/in Sylvain Menétrey
Künstler/in Hannah Quinlan
Künstler/in Rosie Hastings
Weitersenden http://www.kunstbulletin.ch/router.cfm?a=170428105821Q84-6
Geben Sie diesen Link an, falls Sie diesen Eintrag weitersenden möchten.