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Fokus
7/8.2017


 Au bénéfice d'une reconnaissance accrue depuis plusieurs ­années, l'oeuvre d'Henri Chopin se donne à entendre, voir et lire au Centre d'Art Contemporain de Genève, dans le cadre d'une exposition à volets sur la poésie. Énoncées via un magnétophone ou dactylographiées sur le papier, les lettres forment les indices d'une présence bruissante au monde.


Henri Chopin - Les virevoltes ardentes de l'alphabet


von: Laurence Schmidlin

  
links: Henri Chopin · La Raie, 1972, poème à la machine à écrire et encre sur papier, 30x21,9 cm, HCH220
rechts: Going, Going, Gone!, 1972, poème à la machine à écrire, collage et Letraset, 21x17 cm, HCH222


Le XXe siècle abonde en oeuvres dans lesquelles la lettre (découpée dans un journal, tracée, tapée à la machine) est un élément visuel pris dans un réseau de signes. Les artistes qui s'en sont servie et s'en servent savent cependant qu'elle ne vaut qu'à demi si on ne la considère que comme un matériau graphique et que l'on s'abstient de la prononcer. L'alphabet est une ressource qui en effet ne fait jamais dessin au détriment de sa caractérisation sonore. L'éclatement de la composition typographique, dont l'origine est à peine antérieure (Stéphane Mallarmé en 1897), s'est ajoutée au maniement de la lettre et à sa répétition, voire même à son isolement initial. La poésie ainsi mise en page ne cesse en aucun cas de se dire.

Henri Chopin est l'une des figures majeures de la poésie sonore française, telle qu'elle s'est développée dans les années 1950. Il possède un magnétophone dès 1955 et s'en sert pour s'enregistrer en train de réciter des poèmes ou de les improviser. Il n'opte donc pas pour une oralité immédiate et fait plus qu'archiver l'élocution impromptue de lettres converties en bruits; il compose véritablement en direct, en utilisant les propriétés techniques de son médium (montage, mixage, bandes préenregistrées, etc.) pour manipuler ce son. Respirations, frottements, crissements étouffés ou longs, variété de débits, vocalises, paroles brusques et fugitives, chaque poème de Chopin est une sonothèque. Il est un compromis entre un corps, une voix et un appareillage, un corps qui prend part au son, qui lui donne forme, entrave sa pureté de phonème, une bouche qui ingurgite le micro et s'en accommode, ainsi que des mains qui opèrent sur la machine. L'artiste était de fait mimique et gestuelle lors des concerts-performances qu'il donnait. Il publia une centaine d'Audio-poèmes (dès 1957), fit connaître de nombreux artistes par exemple en éditant la revue ‹OU› (1964-1974), participa à des colloques, produisit des émissions de radio et publia le livre de référence ‹Poésie sonore internationale› (1979). L'activité de Chopin, restituée dans toutes ses facettes au Centre d'Art Contemporain, était prolifique. Elle était une passion militante. Genève retrouve ainsi une figure qui fréquenta régulièrement la ville (il fut notamment invité à des soirées de poésie sonore organisées par Vincent Barras, historien de la médecine passionné par cette forme artistique, en 1988 et 2003), alors que l'ex-Télévision Suisse Romande avait diffusé quelques années plus tôt, en 1971, le premier film de Chopin sur le sujet.

Dès les années 1960, Chopin a également créé de nombreux ‹dactylopoèmes›, dont une large sélection est exposée au Centre d'Art Contemporain, participant au contexte international et polycentriste de la poésie concrète et à sa grande diversité. Dans ce genre poétique, l'auteur renonce à la signification des mots, du moins en partie, pour se concentrer sur les qualités phonétiques et visuelles des lettres. Il ne les départit cependant pas nécessairement de tout sens car ce dernier, s'il n'est plus individuel, se tire de l'ensemble architectonique créé sur le papier. Chopin transmet de l'humour et de la politique dans la forme graphique donnée à ses poèmes, dans le dialogue entre éléments et titre, dans le choix d'expressions banales dénaturées, dans la spatialisation des lettres et des mots, et leur glissement des uns aux autres, dans les intervalles, les répétitions et les blancs du papier. Comme on l'a dit, la composition typographique ne se limite néanmoins pas à sa visualité sur la feuille; elle est pourvue de qualités esthétiques (mise en page, taille des lettres, police de caractère, insertion d'images, etc.), sans être uniquement destinée à la contemplation.

À la conquête de l'espace par la parole a succédé la dynamisation de la feuille par la lettre plutôt que sa simple occupation selon la grille usuelle et les principes de linéarité et de remplissage rationnel. Inspirés des calligrammes ainsi que des expériences du groupe Dada et des futuristes, les poèmes phonétiques évoquent le monde par les bruits de l'absurdité. Chopin entre dans la Résistance et participe à plusieurs guerres au cours des années 1940. Il est notamment sensibilisé à la langue orale à travers les élégies de prisonniers, dont il fait partie, condamnés à l'une de ces terribles ‹marches de la mort› en Tchécoslovaquie (1943). Puis brièvement cuisinier au sein de l'armée russe en 1944, il découvre les langages de nature onomatopéique et les chants du Caucase. Le mot ou le thème sont parfois illustrés par l'emplacement des lettres et des phrases, l'anglais, que Henri Chopin maîtrisait, se joue du français (le ‹the› devient un ‹ze› littéral, entre prononciation maladroite de l'article défini et zozotement du ‹je›), ils dérivent, forment des géométries signifiantes, en noir, parfois en couleurs, additionnées de collages, de photographies et d'inscriptions manuscrites. Les signes typographiques dessinent aussi par leur orientation, leur emplacement et leur dissémination, et par les maillages qu'ils constituent à partir, par exemple, de l'esperluette. Les dactylopoèmes semblent parfois tirer vers le seul plaisir de la forme, comme dans ‹Voyage› (1987), où l'injonction centrale ‹VA!› retentit et fait tressaillir et vibrer une nuée de ‹GO› néanmoins maintenue dans une chorégraphie de rectangles bien réglée.

Poésie: vivification de la langue

Au fil du XXe siècle et aujourd'hui encore, la poésie est une liberté à prendre face aux pièges du langage. Le démontrent les quelque 80 oeuvres de Chopin réunies pour cette rétrospective - aux ‹Audio-poèmes› et dactylopoèmes, dont deux de grand format, s'ajoutent des livres et des documents, des ‹sculptures magnétiques› créées avec des appareils électro-acoustiques usés ou obsolètes, le film ‹Pêche de nuit› (1963) réalisé en collaboration avec Tjerk Wicky et Luc Peire. Elles sont par ailleurs mises en relation avec d'autres expérimentations sonores et visuelles, celles de Dom Sylvester Houédard et de D. A. Levy, auxquels une petite exposition est également consacrée, et d'artistes contemporains, dont certains explorent les usages poétiques de la langue au moyen des nouvelles technologies. L'une des machines à écrire de Chopin, le modèle Olivetti lettera 32 portable, figure au coeur de la salle déployant les 146 pages du roman ‹La Crevette amoureuse› (1967-1975) au mur. C'est d'elle qu'a été rendue possible l'extension des phénomènes linguistiques jusqu'à la conversion de la langue en image.
Laurence Schmidlin est conservatrice du Cabinet cantonal des estampes et directrice adjointe du Musée Jenisch Vevey. laurence.schmidlin@gmail.com.

Bis: 27.08.2017


Henri Chopin (Paris, 1922-Dereham/GB, 2008)

Choix d'expositions personnelles et collectives
2015 ‹Henri Chopin. Pêche de nuit (oh hell ah well yes well)›, RaebervonStenglin, Zurich
2014 ‹Henri Chopin dans l'Essex›, Firstsite, Colchester/GB
2012 ‹Revue OU›, Argos, Bruxelles; ‹OU OU OU›, Summerhall, Edimbourg
2011 ‹Henri Chopin and the OU Magazine›, Fundação Serralves, Porto; ‹Neonlicht#1›, M HKA, Anvers
2010 ‹Henri Chopin›, Supportico Lopez Gallery, Berlin

Nombreux événements et performances, détails sur: http://www.centre.ch



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Ausgabe 7/8  2017
Ausstellungen From concrete to liquid to spoken words to the word [31.05.17-31.08.17]
Institutionen Centre d'Art Contemporain [Genève/Schweiz]
Autor/in Laurence Schmidlin
Künstler/in Henri Chopin
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