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Fokus
11.2017


 Dans les espaces du Commun et du Centre de la photographie, la Compagnie Sturmfrei propose une exposition hybride où se mêlent installations et arts vivants. De la tragédie d'une catastrophe naturelle à l'histoire d'une famille qui peine à se reconstruire, nous sommes emmenés dans les interstices des mémoires.


Compagnie Sturmfrei - À la croisée du théâtre


von: Nadia El Beblawi

  
links: Compagnie Sturmfrei · Explosion of Memories, 2017, (Gibellina), Filmstill
rechts: Compagnie Sturmfrei · Explosion of Memories, 2017, (Gibellina), Filmstill


Le théâtre contemporain et les arts plastiques se rejoignent parfois et évoluent vers une transdisciplinarité. L'exploration d'un dialogue avec le public et l'espace est bien souvent à l'origine de cette forme hybride d'exposer. Dans ‹Explosion of Memories›, c'est aussi une tentative d'évoquer l'impossibilité de concilier la réalité et l'espace rêvé. Le visiteur est ainsi placé sur une scène évolutive. Happé par des éléments visuels, dérouté par la présence d'acteurs au travail et par des sons, il plonge d'une ambiance à une autre en croisant au fil de sa déambulation des histoires d'aujourd'hui et du passé.
Le projet est porté par la metteure en scène Maya Bösch et la Compagnie Sturm-frei qu'elle a fondée à Genève en 2000. La Compagnie développe un théâtre contemporain expérimental, qui prend la forme cette fois-ci d'une exposition, prolongeant ainsi des réflexions théorique et esthétique autour de la mémoire et de la tragédie. Elle concrétise plus spécifiquement une série de recherches entamée sur l'espace, le corps et le temps, en confrontant la narration de drames anciens à une interrogation sur des destins actuels. Comme par exemple la production en 2014-2016 de ‹Tragedy Reloaded› qui reprenait librement ‹Les Exilées› d'Eschyle pour raconter les souffrances infligées à des femmes d'aujourd'hui ou les publications éditées par la Compagnie ‹On Space›, 2014, et ‹On Body›, 2016. Avec ‹Explosion of Memories›, le point de départ est Gibellina, un village rural sicilien entièrement détruit par un séisme qui avait ravagé la Vallée de Belice en 1968. L'Italie de l'époque, émue par la catastrophe, a participé à la reconstruction de Gibellina Nuova à quelques dizaines de kilomètres de l'ancien village, tandis que Gibellina Vecchia a été commémoré par le ‹Cretto›, une construction réalisée à partir de blocs de ciment blanc à l'extrémité d'une colline, son lieu d'origine. Caractère étrange et insolite pour cet ouvrage reprenant en partie le tracé des anciennes rues avec des tranchées qu'on peut parcourir. La participation de nombreux artistes et architectes a fait de Gibellina Nuova ce que certains critiques ont nommé un musée d'art contemporain à ciel ouvert.

Une résidence et le tournage d'un film ont été la première concrétisation de cette rencontre avec Gibellina. Ce film de fiction présente l'effet de choc - sorte de tremblement de terre émotionnel - produit par deux tragédies: celle de la ville et celle de la famille Terranova, avec la mort de la mère et la séparation des enfants du père. Le film incarne en quelque sorte le titre de l'exposition ‹Explosion of Memories› et fait un rapprochement entre le lieu et la famille, tous deux perturbés par un drame et vivant l'espoir d'une renaissance ou d'une réconciliation qui se révèle impossible.
Les deux étages du Commun et du CPG regroupent une dizaine d'installations conçues avec le scénographe Thibault Vancraenenbroeck, collaborateur de longue date de la Compagnie. ‹Fango Dyptique›, ‹Tombe Gramsci›, ‹Poltergeis›, etc., chaque station met en scène un chapitre de cette narration hybride avec des projections, des dispositifs et des textes de Antonio Gramsci, Samuel Beckett, Pier Paolo Pasolini, en autres. Le son est une donnée importante de l'exposition: une lecture est parfois diffusée et plusieurs voix circulent dans l'espace total. L'idée est que les liens et agencements surprennent et provoquent des sensations autant physiques que sensorielles, et peut-être même des réactions émotives presque irrépressibles. Pour cela, l'espace scénique se métamorphose sous des lumières changeantes et par des présences sonores, le visiteur est ainsi toujours troublé, surpris ou dérouté.

Une vingtaine de photographies saisies lors du tournage du film, ainsi que des paysages alentours, évoquent la solitude de Gibellina. Parfois, l'architecture moderne de la ville se présente comme un rêve fantomatique et les rues sont vides. Images troublantes, apparaissant comme figées dans un espace-temps sans époque. Les prises de vue, réalisées par le photographe de presse Christian Lutz, soulignent avec poésie ce rapport particulier avec le souvenir de la tragédie. Lumières, mouvements de brume ou étrange présence des acteurs, les photographies évoquent ce que Maya Bösch considère comme la création d'une mémoire collective autour d'un territoire. ‹Même sans être de Sicile, on éprouve de l'émotion. Gibellina m'a touchée en tant qu'artiste. Elle représente un drame qu'on a refoulé, et qui revient, qu'on traîne et qu'on essaie d'apaiser›.
L'espace d'exposition est élaboré comme un territoire glissant, le lieu d'une errance physique. À la croisée des installations, il y a la présence de deux acteurs en travail. Une confrontation discrète, mais néanmoins perturbante. Ils interviennent au sein de l'espace avec des improvisations du corps et de la voix, ils suggèrent une marche en équilibre sur la crête de Gibellina Vecchia, récitent des textes inspirés de Dante, Dagerman ou Benjamin. Leurs interventions participent à ces instants de bascule où un son, le simple déplacement d'un corps peuvent réveiller d'un coup un aspect de la mémoire collective.

Une quête des mémoires
Deux ateliers ponctuent la dramaturgie de l'exposition. L'Atelier Cartographie qui propose de toucher le corps pour le réparer, le calmer, un peu comme de la sophrologie, et l'Atelier Terranova du nom de la famille impliquée dans le film. Sorte d'happening collectif où on se salit les mains avec la terre pour créer une cité nouvelle, symbole de reconstruction et d'espoir.
Cette quête des mémoires prendra une ampleur toute particulière avec une performance publique prévue durant l'exposition et qui impliquera au moins une centaine de personnes. Après quelques répétitions sur des paroles inspirées du dadaïsme, des hommes et des femmes de différentes cultures et générations formeront un choeur pour chanter la douleur de soi et des autres, celle d'un deuil, d'un traumatisme, de la douleur du monde. Voix et mouvement du corps exploreront ainsi une palette d'émotions, des lamentations aux cris retenus, puisqu'elle est, au même titre qu'une image, une empreinte de soi et de son histoire.
Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis: 03.12.2017


L'exposition est réalisée avec la collaboration de plusieurs artistes de la Compagnie Sturmfrei: Maya Bösch, Rudy Decelière, Fred Lombard, Christian Lutz, Thibault Vancraenenbroeck; ‹La Forêt d'O›, performance, 24.11., 20h

Maya Bösch (*Zürich 1973, vit à Genève)
2000 fonde la Compagnie Sturmfrei, réalisation d'une trentaine de créations
2015 reçoit le Prix Suisse de Théâtre de l'Office fédéral de la Culture
2006 à 2012 dirige avec Michèle Pralong le GRÜ / Transthéâtre, Genève
2011 et 2014 curatrice du festival de Performance Art, ‹Jeter son corps dans la bataille› qui honore le Prix Suisse de la Performance à Genève




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Ausgabe 11  2017
Institutionen Centre de la Photographie Genève [Genève/Schweiz]
Autor/in Nadia El Beblawi
Künstler/in Maya Bösch
Künstler/in Rudy Decelière
Künstler/in Fred Lombard
Künstler/in Christian Lutz
Künstler/in Thibault Vancraenenbroeck
Link http://www.ciesturmfrei.ch
Link http://www.ville-ge.ch/culture/lecommun
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