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Fokus
9.2017


 Au Manoir de Martigny, institution partenaire de la Triennale Valais | Vallis 2017, une maison aux allures patriciennes et aux passés multiples dont les traces subsistent dans son architecture, Latifa Echakhch a imaginé une exposition qui s'ancre dans la maison elle-même comme un champ possible de la mémoire. Pour réhabiter cet ancien lieu de vie elle a travaillé, sans en ignorer la part de mélancolie, sur la mémoire de ses oeuvres afin d'en dégager une nouvelle narration.


Latifa Echakhch - Un art de la dichotomie


von: Françoise Ninghetto

  
links: Latifa Echakhch · Nova, 2017, lampe antique, dimensions variables
rechts: Latifa Echakhch · Cross Fade (détail), 2016, peinture a fresco, béton


Entrée sdans l'histoire grâce à Jules César qui y livra bataille en 57 av. J.-C., la ville de Martigny est située au coude du Rhône. Un fleuve qui, pour Latifa Echakhch, en appelle un autre, beaucoup plus lointain: le Léthé de la mythologie grecque. Ce fleuve des Enfers, appelé aussi ‹Fleuve de l'oubli›, qui coulait selon les poètes avec lenteur et silence. Boire son eau permettait d'effacer les traces du passé ou, tout au moins, de n'en conserver que des fragments, l'oubli étant indispensable pour revenir à la vie. C'est à ces bribes d'oublis, à ces vagues et obscures réminiscences au creux de la mémoire que l'exposition renvoie continûment.
Dans ‹La Maison vide› (clin d'oeil amical à Michel Polnareff) Latifa Echakhch a imaginé donner à voir un paysage autant visuel que narratif. Elle a choisi des oeuvres dans son corpus existant en prenant en compte concrètement le lieu - chaque pièce, chaque chambre, les murs, les fenêtres, les étages - et les a disposées dans une suite inattendue. Un réagencement des oeuvres entre elles qui établit de nouvelles relations s'ouvrant à des interprétations non apparues jusqu'alors. Le récit qui s'écrit, espace après espace - chacun ayant sa tonalité, son atmosphère, sa signification - pourrait constituer non pas un roman au fil textuel continu mais un ensemble de nouvelles qui forment un recueil, l'exposition, dont l'unité s'affirme dès lors.

Une poétique des mots et des objets

On pense souvent à une poésie sans mot devant les oeuvres et les installations de Latifa Echakhch. Elle-même ne se défend pas de cette interprétation: «J'aime les mots et l'espace des mots. Si je n'avais pas trouvé le moyen d'exercer le métier d'artiste, j'aurais écrit de la poésie». Elle a souvent fait référence aux poètes auprès desquels elle nourrit sa pensée (Celan, Pasolini, Verlaine...) et en a qualifié l'importance: «Devenir poète c'est parfois être dans un état d'urgence et devoir absolument s'exprimer: c'est un acte de résistance». On peut assurément souligner ces derniers mots - acte de résistance - car ils portent ce qui est au coeur du travail de Latifa Echakhch, son noyau dur. Celui-ci, sous des formes délicates et poétiques (souvent), abstraites, aériennes (parfois), est toujours sous-tendu par son lien au réel, au monde contemporain lourd de violence et de problèmes politiques, aux luttes de pouvoir, aux questions de déplacement culturel. Il en va pour elle de la possibilité même de faire de l'art. Elle avait tout juste quatorze ans qu'elle prenait déjà cet engagement dans son journal intime dont elle présente des extraits sous la forme de lettres de vinyle sur le mur, ‹11 août 1989›, 2014, mais aux trois quarts arrachées... Elle était alors, en 2014, dans la recherche de comprendre comment des jeunes peuvent s'enrôler dans l'organisation de DAECH. Plusieurs événements politiques, dit-elle, sont à l'origine d'une inflexion de mon travail. Pour autant, les oeuvres de Latifa Echakhch ne témoignent pas d'un militantisme étroit, elles incitent, avec une économie de moyens qui caractérisent le travail de l'artiste, à de nombreuses interprétations.
On retrouve ces gestes de destruction dans de nombreuses pièces de Echakhch. Qui ont leur versant onirique et leur versant obscur, cauchemar idéalisé. Ainsi la fresque de nuages dans un ciel bleu, ‹Cross Fade›, 2016, courant sur les murs du premier étage du Manoir en obscurcissant les fenêtres. Mais une partie du décor s'est effrité, les morceaux jonchent le sol. Belle métaphore des illusions qui s'écroulent...

Mémoire des objets
Mémoire, bribes d'oubli, traces du passé, retour au présent de l'existence, les objets de Echakhch (ses interventions tout autant) ont plusieurs vies. Car elle s'intéresse à ‹l'après-utilité› des choses et à leur fragilité. Travaillant fréquemment avec des fragments d'objets, elle les «ruine juste un peu plus, les vide, les décompose, les découpe», poussant dans l'oubli ce qu'ils étaient et forçant plus loin la mémoire pour leur donner sens. Regardez ainsi ces lampes antiques, ‹Nova›, 2017, trouvées en Israël lors d'une exposition à Tel-Aviv-Jaffa. Dans les mains de l'artiste, elles ont perdu leur forme d'étoile et pendouillent leurs facettes dessoudées. Dénouant le lien les attachant à leur tradition, ce geste brutal pose par le biais la question du patrimoine et de son héritage. Ces interrogations ont également trait à la mémoire personnelle de l'artiste. Née dans la campagne marocaine, elle va vivre son enfance et son adolescence à Aix-les-Bains (imprégnée du romantisme de Lamartine) où sa famille émigre alors qu'elle n'a qu'un peu plus de trois ans. Comment, dit-elle aujourd'hui, vivre un héritage culturel très pauvre, sa famille ayant prioritairement cherché à s'intégrer? Les ‹objets de mémoire› qu'elle intègre à ses installations sont toujours des objets du quotidien, des ornements pauvres, éloignés du grand art. On en retrouve quelques-uns dans ce redéploiement valaisan, des ‹Miniatures› de parfum, un album de photos, des objets plongés dans un bain d'encre noire brillante qui les détache de leur origine et les ouvre à une mémoire à venir.
On retrouvera l'encre dans une délicate autre série d'oeuvres. Une collection de diapositives des années 1970, de voyages dans divers lieux, divers pays, le sud de la France, Israël, le Maroc... L'encre a été appliquée sur le film faisant disparaître les personnes, et, comprimée par le double cache de la diapositive, elle altère peu à peu l'image et la mémoire. Défilent alors dans le diaporama des vues de paysages qui mixent (et unissent) les pays: une allégorie de l'histoire personnelle de l'artiste. Certes, Latifa Echakhch est romantique mais elle sait aussi, sans grandiloquence, éveiller avec force et subtilité notre conscience au politique.
Françoise Ninghetto est historienne de l'art et conservatrice honoraire. f.ninghetto@bluewin.ch



Bis: 03.12.2017


Latifa Echakhch (*1974, El Khnansa, Maroc) vit à Martigny

Choix d'expositions personnelles récentes
2016 ‹Cross Fade›, The Power Plant, Toronto; ‹Spring and Fall›, Galerie Kamel Mennour, Londres
2015 ‹Zurich Art Prize 2015›, Haus Konstruktiv, Zurich; ‹All those moments will be lost in time, like tears in rain›, Protocinema, Istanbul; Lentos, Kunstmuseum Linz
2014 ‹Hadash›, Dvir Gallery, Tel Aviv; ‹L'air du temps›, Centre Pompidou, Paris
2013 ‹The scene takes place›, Galerie Eva Presenhuber, Zurich; ‹Laps›, MAC, Musée d'art contemporain, Lyon; ‹Hammer Project›, Hammer Museum, Los Angeles
2012 ‹Latifa Echakhch›, Columbus Museum of Art, Ohio; ‹Die Vögel›, Portikus, Frankfurt-am-Main; ‹Goodbye Horses›, Kunsthaus, Zurich



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Ausgabe 9  2017
Ausstellungen Latifa Echakhch [09.09.17-03.12.17]
Institutionen Le Manoir [Martigny/Schweiz]
Autor/in Françoise Ninghetto
Künstler/in Latifa Echakhch
Link http://www.triennale2017.ch
Weitersenden http://www.kunstbulletin.ch/router.cfm?a=170818180543MNA-6
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